Le fil de l’eau · l’implosion

La truite.

Si vous êtes déjà allé en montagne au printemps, à la fonte des neiges, vous savez le bruit que ça fait.

10 min 40 · publié le 25 août 2026

Si vous êtes déjà allé en montagne au printemps, à la fonte des neiges, vous savez le bruit que ça fait. Le débit est considérable, on ne tiendrait pas debout là-dedans. Et au milieu de ce torrent, il y a une truite. Elle ne bouge pas. Un mouvement de nageoire de temps en temps, rien de plus. Quand on lui fait peur, elle ne part pas vers le bas : elle file vers l'amont, contre le courant, à toute vitesse.

Viktor Schauberger est né en 1885 en Haute-Autriche, cinquième de neuf enfants dans une famille de forestiers. Son père voulait l'envoyer à l'université, à Vienne. Il n'y est pas allé. Après la guerre de quatorze, on lui confie vingt et un mille hectares de forêt presque intacte, et il passe des années seul là-dedans, à regarder de l'eau.

La truite l'intrigue. Il cherche une explication, il n'en trouve pas. Alors il fait une expérience : cent litres d'eau chauffés, versés dans le torrent quelques centaines de mètres en amont, là où une grosse truite a l'habitude de se tenir. Cent litres dans plusieurs mètres cubes par seconde, la température ne bouge pas de façon mesurable. Et pourtant la truite s'agite, ne tient plus sa place qu'au prix d'un effort violent, puis se fait emporter vers le bas.

Ce qu'il en conclut ouvre toute la série : la qualité d'une eau ne se lit pas seulement dans ce qu'il y a dedans, elle tient aussi à son état, sa température, son mouvement, la façon dont elle a circulé.

L'épisode suit ensuite ce que cet homme en a fait. L'hiver 1918, à Linz, seize cents mètres cubes de bois descendus en une seule nuit par un ruisseau que les experts avaient jugé impropre. Ce qui, dans son récit, ne fait pas consensus, dit comme tel. Et 1941, puis 1943, la SS et le camp de Mauthausen, un travail contraint auquel un épisode entier sera consacré plus loin dans la série.

Le geste de la fin : la prochaine fois que vous passez sur un pont, arrêtez-vous, et ne regardez pas le courant principal. Cherchez ce qui, à l'intérieur, ne va pas dans le même sens. Trente secondes suffisent, et une fois qu'on l'a vue, on ne peut plus ne pas la voir.

Sources : Alexandersson, Living Water ; Bartholomew, Hidden Nature ; Schauberger, The Energy Evolution, chapitre « Explosion and Implosion », signé Linz, 16.01.1956, et Nature as a Teacher ; Cobbald, A Life of Learning from Nature. La distance de l'expérience diffère selon les sources, cinq cents mètres chez l'un, cent cinquante chez l'autre : d'où « quelques centaines de mètres ». Les cent litres, eux, sont corroborés par les deux.

Une goutte d’eau retenue sous un brin d’herbe en diagonale, perlé de rosée, sur un fond vert flou.
Maude Mytae – Quand l’eau rencontre la terre

Une truite qui ne bouge pas

Si vous êtes déjà allé en montagne au printemps, à la fonte des neiges, vous savez le bruit que ça fait. Le débit est considérable. Vous ne tiendriez pas debout là-dedans.

Et au milieu de ce torrent, il y a une truite. Elle ne bouge pas.

Un mouvement de nageoire de temps en temps, rien de plus. Elle a l’air posée là, tranquille, comme si le courant n’existait pas.

Et quand on lui fait peur, elle ne part pas vers le bas. Elle file vers l’amont. Contre le courant. À toute vitesse.

Il y a un peu plus de cent ans, un garde-forestier autrichien a regardé ça pendant des années. Il a cherché dans les livres, il n’a rien trouvé. Alors il a fait une expérience.

Une expérience si simple qu’elle tient en une phrase. Et ce qu’il a vu ce jour-là a orienté le reste de sa vie.

Quatorze ans au bord de l’eau

Le fil de l’eau.

Je m’appelle Yannick Mytae. Ça fait quatorze ans que je passe mon temps au bord de l’eau. À la regarder, à l’écouter… et à essayer de comprendre ce qu’elle fait.

Ici, un épisode sur deux, je vous raconte quelqu’un. Quelqu’un qui a consacré sa vie à cette question, et qui l’a souvent payé cher.

Et l’épisode d’après, on laisse les gens de côté, et on regarde l’eau elle-même. Une notion, une seule.

Je vous donne ce que je trouve, avec sa date et sa source. Et ce que j’en pense, je vous le dis aussi.

Le chemin, vous le ferez tout seul.

À la fin de chaque épisode, je vous demanderai de faire quelque chose. Jamais plus de deux minutes. Jamais rien à acheter.

Pas de formation, pas de laboratoire

Il s’appelle Viktor Schauberger. Né en 1885, en Haute-Autriche. Cinquième de neuf enfants, dans une famille de forestiers depuis des générations – le père, le grand-père, l’arrière-grand-père.

Son père voulait l’envoyer à l’université, à Vienne. Il n’y est pas allé. Il a fait l’école pratique de sylviculture, il est devenu garde-forestier, et il est parti en montagne.

Donc pas de formation scientifique. Pas de laboratoire. Tout ce qu’il dira viendra de ce qu’il aura vu de ses propres yeux.

Et sa mère lui répétait une phrase, quand il était enfant. Je vous demande de la garder en tête – pas seulement jusqu’à la fin de cet épisode, mais jusqu’à la fin de cette série.

– Si un jour la vie est vraiment dure, et que tu ne sais plus où aller, va près d’un ruisseau et écoute sa musique. Ensuite, tout ira bien.

Après la guerre de quatorze, on lui confie son propre district. Vingt et un mille hectares de forêt presque intacte, sur les terres d’un prince. Un endroit tellement reculé que la main humaine n’y a presque rien changé.

Et pendant des années, il est seul là-dedans. À regarder de l’eau.

Cent litres d’eau chaude

Donc, la truite.

Ce qui l’intrigue, c’est ce que je vous ai décrit. Elle tient dans un courant où lui-même ne tiendrait pas. Et quand on l’effraie, elle fuit vers le haut.

Il cherche une explication. Il n’en trouve pas.

Mais il sait une chose, parce qu’il a passé sa vie là-haut : un torrent est plus froid près de sa source, et plus tiède à mesure qu’on descend. Alors il se pose la question. Est-ce que la température aurait quelque chose à voir là-dedans ?

Et voilà ce qu’il fait.

Il choisit un endroit précis, des rapides où une grosse truite a l’habitude de se tenir. Il demande à ses bûcherons de faire chauffer cent litres d’eau. Cent litres. Et d’aller les verser dans le torrent, à un signal, quelques centaines de mètres en amont.

Mesurez ce que ça représente. Le torrent débite plusieurs mètres cubes par seconde. Cent litres versés là-dedans, si loin en amont, ça ne réchauffe rien. La température ne bouge pas de façon mesurable.

Et pourtant.

Peu après, la truite – qui n’avait pas bougé jusque-là – devient agitée. Elle bat de la queue. Elle n’arrive plus à tenir sa place qu’au prix d’un effort violent. Et au bout d’un moment, elle n’y arrive plus du tout. Elle est emportée vers le bas, hors de vue.

Elle ne reviendra à sa place que bien plus tard.

Cent litres. Dans plusieurs mètres cubes par seconde.

Et ce n’est pas seulement la hausse de température, qui est infime. C’est aussi le désordre qu’elle a mis dans l’écoulement. Les deux ensemble ont suffi à lui enlever ce qui la tenait.

L’explosion et l’implosion

Ce qu’il en conclut, c’est qu’il y a dans une eau froide et vive quelque chose que la truite utilise. Et que ce quelque chose s’abîme bien avant que la température, elle, ait bougé.

Autrement dit : la qualité d’une eau ne se lit pas seulement dans ce qu’il y a dedans. Elle tient aussi à son état. Sa température, son mouvement, la façon dont elle a circulé.

Et de là, sur des décennies, il construit la distinction qui va organiser toute sa pensée. Deux mouvements.

L’explosion. Du centre vers l’extérieur. Ça chauffe, ça disperse, ça use, ça perd de l’énergie en frottement. Le moteur à combustion. La turbine. La pompe centrifuge.

L’implosion. L’inverse. De l’extérieur vers le centre, en accélérant. Ça refroidit, ça concentre, ça ordonne. La spirale. Le tourbillon. Le vortex.

Il l’écrit lui-même, en 1956, deux ans avant sa mort : « Les explosions sont toujours destructrices par nature. Elles agissent donc d’une manière hostile à la vie. »

Et son constat, celui qu’il répétera toute sa vie sans jamais être entendu, c’est que la nature n’utilise presque jamais l’explosion. Elle enroule. Le sang dans les artères, l’eau dans un torrent, l’air dans une tornade, une galaxie, une coquille, l’ADN.

Partout la spirale.

Alors que nous, en un siècle et demi, on a bâti une civilisation entière sur le seul des deux mouvements que la nature évite.

Une nuit de pleine lune, seize cents mètres cubes

Tout ça pourrait rester une jolie idée. Sauf qu’il y a un moment, très concret, où ça produit un résultat.

Hiver 1918. La ville de Linz manque de bois de chauffage – la guerre vient de finir. Dans les collines d’à côté, il y a des arbres abattus par les tempêtes. Mais il n’y a plus d’animaux de trait, l’armée les a pris. Et il n’y a pas de cours d’eau assez gros pour descendre les troncs.

Schauberger n’est qu’un garde-forestier subalterne. Il va quand même trouver le magistrat de la ville et propose de s’en charger. On le laisse faire.

Il choisit un ruisseau que les experts avaient jugé impropre. Petit, encaissé, coincé dans des gorges.

Et au lieu de travailler quand c’est commode, il attend. Il attend l’heure la plus froide, celle qui précède le jour. Et il attend la pleine lune. Il l’explique lui-même : à ce moment-là, le volume d’eau est plus faible, puisque le froid la contracte – et pourtant le courant, lui, gagne en force.

En une seule nuit, seize cents mètres cubes de bois descendent jusqu’à un bassin aménagé dans la vallée.

C’est du bois, une nuit, et une ville qui a eu chaud.

Ce qui ne fait pas consensus

Alors qu’est-ce qu’il avait, cet homme ?

Il y a une partie de ce qu’il raconte qui ne fait pas consensus, et je préfère vous le dire tout de suite. Il décrit une truite, une nuit de pleine lune, qui entre dans la colonne d’une cascade, qui y danse en tournant, puis qui – je cite – « sort de ce mouvement tournant et flotte vers le haut, immobile », avant de basculer par-dessus la chute. Il parle d’une énergie qui remonte le courant et qui la porte. Ça n’a jamais été reproduit, et il ajoute lui-même qu’aucun scientifique n’a jamais pu le lui expliquer.

Moi, voilà ce que j’en pense.

Quand j’ai découvert ses travaux et que je les ai vraiment approfondis, mon analyse, c’est qu’en permanence, l’eau et les éléments lui ont parlé. Et lui donnaient des informations.

Il ne calculait pas. Il écoutait.

Et je ne dis pas que c’est mon mentor – c’est quelqu’un qui est mort depuis longtemps. Mais ses travaux m’inspirent énormément, et sur ce point-là en particulier : il a traité l’eau comme quelque chose qui avait des choses à lui apprendre. Pas comme une matière à comprendre.

Un mot, enfin, sur ce qui vient après, et j’y consacrerai un épisode entier, un peu plus loin dans cette série. En 1941, à cinquante-cinq ans, Schauberger est enrôlé dans l’armée allemande. En 1943 il est transféré à la SS, et contraint de travailler pour le régime, sous la menace, à côté du camp de Mauthausen, avec des ingénieurs pris parmi les détenus. Il l’écrit lui-même.

Vous imaginez bien que ce n’était pas un travail voulu. C’était un choix forcé. Il a quand même obtenu que tous ceux qui travaillaient avec lui soient sortis du camp et autorisés à porter des vêtements civils.

La turbine à truite

Et je voudrais qu’on se quitte sur autre chose, parce que c’est ça qui reste de lui.

Des années après le torrent, après la truite, après les cent litres d’eau chaude, il a construit un générateur. Une machine, pour produire de l’énergie à partir de l’air et de l’eau.

Il aurait pu lui donner son nom. Un sigle. Un numéro de brevet.

Il l’a appelée la turbine à truite. En l’honneur, disait-il, de son maître.

Ce n’est que bien plus tard, et par d’autres, qu’on l’a rebaptisée machine à implosion.

Lui, jusqu’au bout, a rendu à un poisson ce qu’un poisson lui avait appris.

Le geste

Trente secondes.

Alors voilà ce que je vous propose, d’ici la semaine prochaine.

La prochaine fois que vous passez sur un pont, ou que vous marchez le long d’une rivière, arrêtez-vous.

Prenez un instant pour vous centrer. Une profonde respiration.

Et puis ne regardez pas le courant principal. Cherchez ce qui, à l’intérieur, ne va pas dans le même sens. Il y a presque toujours, le long de la berge ou juste derrière une pierre, une zone où l’eau remonte.

Elle est là. Il faut trente secondes pour la voir. Et une fois qu’on l’a vue, on ne peut plus ne pas la voir.

Vous découvrirez qu’il n’y a pas un courant dans une rivière. Il y en a plusieurs, en même temps, dans plusieurs directions.

C’est tout ce que Schauberger a fait, pendant quarante ans. Il a regardé.

Ce qui suit

La semaine prochaine, on laisse les gens de côté et on regarde l’eau elle-même.

Pour répondre à la question qu’il s’est posée toute sa vie : qu’est-ce qu’elle a de si particulier ?

Pourquoi l’eau n’est pas H₂O – à paraître

Les sources

  • Alexandersson, Living Water (naissance, études abandonnées, phrase de la mère, 21 000 ha, la truite, l’expérience des cent litres, la cascade, l’hiver 1918 et les 1600 m³).
  • Bartholomew, Hidden Nature (corroboration de l’expérience ; le désordre de l’écoulement ; la turbine à truite nommée en l’honneur de son maître).
  • Schauberger, The Energy Evolution, chap. « Explosion and Implosion », signé Linz, 16.01.1956.
  • Cobbald, A Life of Learning from Nature (1941, SS 1943, Mauthausen, détenus sortis du camp et vêtements civils).
  • Schauberger, Nature as a Teacher (« I built the Repulsine in Mauthausen concentration camp »).
  • Sa lecture (« l’eau et les éléments lui ont parlé et lui ont donné des informations » · « je ne dis pas que c’est mon mentor… mais ses travaux m’inspirent énormément ») : verbatim de la masterclass.
  • Divergence assumée : la distance de l’expérience est de 500 m chez Alexandersson et de 150 m chez Bartholomew. D’où « quelques centaines de mètres ». Les cent litres, eux, sont corroborés par les deux.

Musique : Arthur Mytae.

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