l’eau vivante · 13 septembre 2026

L’eau n’est pas une chose

Notre société est l’une des premières à ne voir dans l’eau qu’une fonction. Ce n’est pas une nostalgie, c’est un constat de date, et il change la façon de tenir un verre.

Une goutte unique suspendue à la pointe d’une herbe, le reste du feuillage en flou lumineux.
Maude Mytae, avril 2026

Personne ne dit merci à un robinet

On ouvre. On remplit. On boit. Le geste dure quatre secondes et il ne laisse rien derrière lui. Personne ne dit merci à un robinet, et l’idée même fait sourire. Je ne disais rien non plus. Pendant des années, j’ai ouvert des robinets sans penser une seconde à ce qui en sortait.

Ce réflexe est pourtant récent. À l’échelle de l’histoire humaine, c’est notre regard qui fait exception.

Là où l’eau est quelqu’un

Chez les Anishinaabek, en Amérique du Nord, l’eau n’est pas une substance. Sue Chiblow, chercheuse anishinaabe de la Garden River First Nation, l’écrit sans détour. L’eau est vivante, elle donne la vie et elle peut la prendre. Puis elle ajoute une chose qui m’a arrêté. Les lacs et les rivières ont des personnalités différentes, des esprits différents, et on leur fait des offrandes parce que nous sommes les eaux.

Des personnalités différentes. Pas des débits différents.

Cette révérence n’a rien de lointain ni d’exotique. Elle traverse aussi nos propres traditions. Le Coran prescrit les ablutions avant la prière, sourate 5, verset 6, et il détaille le visage, les mains jusqu’aux coudes, la tête, les pieds. Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle que baptiser vient du grec baptizein, qui veut dire plonger, immerger. Le mot lui-même est un geste dans l’eau. En Inde, le Gange n’est pas un fleuve qu’on vénère. Le fleuve et la déesse Ganga sont un seul et même objet de culte, et personne ne les sépare.

Quatre cultures, quatre continents, et pas une seule qui parle de ressource.

Quand l’eau est devenue un stock

Notre société techno-scientifique est l’une des premières de l’histoire à avoir réduit l’eau à une fonction. Elle hydrate, elle nettoie, elle refroidit, elle produit de l’énergie. Nous la gérons, nous la consommons, nous la contrôlons.

Ce n’est pas une figure de style. C’est écrit dans les textes. La directive européenne sur l’eau, celle de l’an 2000 qui encadre toute la politique de l’eau en Europe, définit un fleuve à son article 2 comme « une partie distincte et significative des eaux de surface ». Une partie. Un volume. Une portion. Est-ce que ça ressemble au Rhône ? À la rivière de votre enfance ?

L’anthropologue Philippe Descola a passé sa vie à montrer que notre façon de séparer la nature et la culture n’est qu’une manière parmi d’autres d’habiter le monde. Il en compte quatre. Tout se joue sur deux questions que nous posons sans le savoir devant n’importe quel être. A-t-il une intériorité comme la mienne ? A-t-il un corps comme le mien ?

L’animisme répond oui à la première, non à la seconde. Les animaux, les plantes, les esprits ont une conscience semblable à la nôtre, logée dans des corps qui ne le sont pas. Le totémisme répond oui aux deux, et range des humains et des non-humains dans une même classe, faits de la même étoffe. L’analogisme répond non aux deux, et passe son temps à retisser des correspondances entre des êtres tous différents les uns des autres.

Et nous ? Nous répondons non à la première et oui à la seconde. Nous sommes faits de la même matière que le reste du vivant, mais l’intérieur n’appartient qu’à nous. Descola appelle ça le naturalisme. C’est la nôtre, et c’est une sur quatre. Il situe son apparition dans les textes au dix-septième siècle, avec la révolution mécaniste, celle de Galilée, de Bacon, de Descartes. D’autres historiens la voient naître plus tôt. Tous s’accordent sur le point qui compte ici. Elle est née quelque part, à un moment, et elle n’a pas toujours été là.

Ce que je vise n’est pas la science. C’est la société hors sol, celle qui s’est déconnectée des réalités de la nature, et qui s’étend.

Le boulanger et le contribuable

Il y a une image que j’emploie souvent, parce qu’elle fait en deux phrases ce que trois paragraphes ne feraient pas.

C’est comme ne voir dans une personne que son métier. Un boulanger. Ou son utilité sociale. Un contribuable. On ne ment pas en disant cela, c’est même exact. Mais où est passé le reste ? Tout un monde intérieur tient dans ce qu’on n’a pas dit, et on croit avoir décrit quelqu’un.

Le pire n’est pas l’erreur. C’est ce que la réduction nous autorise à faire ensuite. Devant un boulanger, on ne demande rien. On prend son pain, on paie, on repart. La question ne se pose même pas, parce que la case est déjà remplie. Le jour où il ferme, on dira qu’on a perdu une boulangerie.

C’est mot pour mot notre conversation avec l’eau. Nous lui posons une seule question, toujours la même. Est-elle potable ? C’est une bonne question, et je passe mes journées dessus. Mais c’est une question de fonction, elle n’appelle qu’un oui ou un non, et une fois la réponse obtenue il n’y a plus rien à dire. Personne ne demande à l’eau ce qu’elle est.

Un millionième du monde

Alors vient l’objection, et elle est saine. Prêter une conscience à l’eau, n’est-ce pas lui prêter la nôtre ? N’est-ce pas le plus vieux réflexe humain, celui de se mettre partout au centre ?

Je crois que c’est l’inverse. Nous regardons l’eau avec des yeux d’humains, et c’est exactement ce qui la réduit.

Je repense souvent à ce que nous sommes capables de percevoir. Dans The User Illusion, Tor Nørretranders réunit les mesures des physiologistes sur ce qu’il appelle la bande passante de la conscience. Nos sens transmettent au cerveau environ onze millions de bits par seconde, dont dix millions par la vue seule. Et notre conscience, celle qui lit cette phrase, en traite entre seize et quarante. Le rapport est d’environ un million pour un.

Un millionième. Voilà ce que nous appelons voir le monde.

La vision elle-même est-elle ce que nous croyons ? Dans le relais visuel du cerveau, là où l’information de l’œil transite avant d’atteindre le cortex, les neuroscientifiques ont compté les connexions. Sur les cellules qui transmettent l’image, environ sept pour cent des synapses viennent de la rétine. Tout le reste vient du cerveau lui-même, qui commente, corrige et anticipe. Ces sept pour cent commandent, ils sont indispensables, et ils sont minoritaires. Nous voyons donc beaucoup avec ce que nous savons déjà.

Ce fragment minuscule, nous l’étendons ensuite à tout ce qui nous entoure. Et nous en concluons que nous comprenons le monde.

Prenez le compte des états de l’eau. Nous en connaissons trois, solide, liquide, gazeux. C’est ce qu’on apprend à l’école, et ça ne tient pas dès qu’on y regarde de près. La glace seule compte plus de vingt phases cristallines décrites, la dernière en 2025. Gerald Pollack, professeur de bio-ingénierie à l’université de Washington, en propose une quatrième au contact des surfaces, la zone d’exclusion. Le phénomène a été reproduit par plusieurs équipes, son interprétation reste minoritaire et discutée. Veda Austin, elle, rapporte que les personnes autistes non parlantes avec qui elle travaille lui en décrivent sept, dont le premier serait la pensée. L’un d’eux en décrit dix.

Trois, vingt, ou dix ? Le chiffre m’importe moins que ce qu’il dit de nous. Nous tranchons sur un objet que nous connaissons mal.

Où faut-il se mettre pour voir l’eau ?

Il y a une autre raison à cet aveuglement, et elle est presque géométrique. Il n’existe aucune distance depuis laquelle on puisse regarder l’eau.

Commençons par le bas. Dans un verre de vingt-cinq centilitres, il y a huit millions de milliards de milliards de molécules d’eau. Le chiffre ne dit rien à personne, alors posons-le à côté d’un autre. Tous les océans de la Terre, versés dans des verres de vingt-cinq centilitres, en rempliraient cinq mille milliards de milliards. Un seul verre contient donc environ mille cinq cents fois plus de molécules qu’il n’y a de verres d’eau dans tous les océans du monde.

Relisez la phrase, elle est juste. D’un atome d’oxygène au suivant, il y a moins de trois dix-millionièmes de millimètre. Aucun œil n’ira jamais voir ça.

Et ce n’est pas le plus vertigineux. Ce qui fait que l’eau est de l’eau, ce ne sont pas ses molécules prises une à une, ce sont les liaisons qui les accrochent les unes aux autres. Or ces liaisons ne tiennent pas. Elles se défont et se refont sans arrêt, et les physiciens en ont mesuré la cadence avec des lasers à impulsions ultracourtes : le réseau entier se réorganise en une picoseconde, un millionième de millionième de seconde. Mille milliards de fois par seconde. Pendant que vous lisiez cette phrase, l’eau de votre verre s’est reconstruite des milliers de milliards de fois.

Alors regardons vers le haut, puisque le bas se dérobe. Il y a sur Terre un milliard trois cent quatre-vingt-six millions de kilomètres cubes d’eau, dont 96,5 pour cent dans les océans. Ce n’est pas un stock, c’est un passage. Chaque année, environ quatre cent quatre-vingt-sept mille kilomètres cubes s’évaporent et retombent. Une molécule reste en moyenne neuf jours dans l’atmosphère, et de l’ordre de trois mille ans dans l’océan. L’eau de votre verre a été nuage, elle a été mer, elle a été sève, elle a été le sang de quelqu’un. Elle repartira.

Cette eau-là est en grande partie la même depuis quatre milliards d’années. Pas les mêmes molécules, nous venons de voir qu’elles se défont et se refont sans cesse. Une partie de ce que vous buvez ce matin a traversé les âges et toutes les vies qui ont précédé la vôtre.

D’où faudrait-il regarder pour voir ça ?

De nulle part. Trop petite pour être vue molécule par molécule, trop vaste et trop mobile pour être vue en entier. Entre les deux, il ne reste qu’un verre. Une tranche prélevée dans un corps immense, remplie d’un grouillement que rien ne permet de suivre.

Et c’est précisément ce que le mot ressource désigne. La tranche. Il est taillé à la mesure de ce que nos mains peuvent prendre, et voilà pourquoi il tient si bien dans nos textes de loi.

Viktor Schauberger, ce garde-forestier autrichien du début du vingtième siècle, appelait l’eau le sang de la Terre. La formule n’est pas de lui seul, Léonard de Vinci décrivait déjà l’océan remplissant le corps de la terre comme le sang remplit le nôtre. Elle dit pourtant bien ce qu’elle veut dire. Si l’eau est une, si elle est le sang de la planète, alors elle nous dépasse par le haut autant qu’elle nous échappe par le bas.

Trois fleuves devant un tribunal

Ce renversement n’est pas resté une intuition de poète. Il est entré dans le droit.

En Nouvelle-Zélande, le Parlement a adopté en mars 2017 une loi qui reconnaît le fleuve Whanganui comme « un tout vivant et indivisible, depuis les montagnes jusqu’à la mer, incorporant tous ses éléments physiques et métaphysiques ». Le mot métaphysique est dans le texte de loi. Le fleuve y est déclaré personne juridique, et deux gardiens parlent en son nom, l’un nommé par la Couronne, l’autre par les tribus du fleuve.

En Colombie, la Cour constitutionnelle avait pris les devants un an plus tôt. Le 10 novembre 2016, elle reconnaissait le río Atrato, son bassin et ses affluents comme une entité sujet de droits.

Et il y a le cas qui a échoué, que je tiens à donner parce que c’est lui qui rend les autres crédibles. En mars 2017, la Haute Cour de l’Uttarakhand déclarait le Gange et la Yamuna personnes vivantes. La Cour suprême de l’Inde a suspendu cette décision quatre mois plus tard, le 7 juillet 2017. Suspendu, pas annulé. La question reste ouverte.

Trois pays, trois fleuves, une vraie hésitation. Ce ne sont pas des images, ce sont des textes datés que n’importe qui peut aller lire.

« Yannick, tu es l’eau »

Je n’ai pas pensé tout cela d’un coup. Ça m’a pris des années, et ça a commencé loin des livres.

En roulotte, en 2013 et 2014, l’eau était une fonction et rien d’autre. On la portait, on la comptait, on savait toujours combien il en restait. Elle occupait mes journées sans jamais occuper mes pensées. En 2016, il y a eu le bus, et quelque chose s’est mis à bouger. Je ne saurais pas dire quoi. Seulement que l’eau ne rentrait plus tout à fait dans la case où je la rangeais.

En 2018, en Grèce, nous nous arrêtions avec le 4x4 dans des endroits sans intérêt apparent, de ceux qu’aucune photo ne retient. Souvent une rivière pas loin. Nous y passions du temps à « être », en famille, sans rien attendre de l’endroit. C’est là que le lien s’est fait. Pas le lien avec une ressource bien gérée. Le lien avec ce qui ne se mesure pas. Le monde fonctionnel s’est ouvert d’un coup sur un champ sans bord, et je n’ai plus jamais réussi à le refermer.

Un 4x4 rouge avec sa tente de toit et sa remorque, garés dans une prairie face à la mer, en Grèce.

On s’arrêtait là où il n’y avait rien à voir. Maude Mytae, Grèce, 2018.

Puis il y a eu un week-end d’octobre 2023. J’intervenais à un événement, et j’avais apporté un prototype de fontaine que j’avais assemblé moi-même. Un œuf en verre, éclairé de l’intérieur, d’où sortaient deux tubes arqués qui redescendaient en courbe et laissaient l’eau former un vortex dans une jarre. Le Vénérable Michel Thao Chan l’a regardée longuement, et il m’a dit que c’était un cœur. Un vrai cœur humain. Il savait de quoi il parlait, lui qui est spécialiste de biophysique clinique et qui a fait toute sa carrière dans le domaine de la santé.

Une grande jarre de verre emplie d’eau, éclairée en bleu, surmontée d’un œuf de verre ; au fond, un moine en robe safran, mains jointes.

Le prototype. Au fond, en robe safran, le Vénérable Michel Thao Chan. Yannick Mytae, octobre 2023.

À la fin de ces deux jours, au moment de nous séparer, il m’a dit ceci. « Yannick, tu es l’eau, entends ce que je te dis, tu es l’eau… »

Mon ego était ravi. Et je n’ai rien compris. Qu’est-ce que ça voulait bien dire ? Je l’avoue sans détour, ces mots m’ont fait plaisir et je les ai rangés quelque part sans savoir quoi en faire.

Il m’a fallu écrire un livre entier pour les comprendre. Le jour où j’ai compris, j’ai vu qu’il ne parlait pas de moi. Ce n’est pas Yannick qui est l’eau. Nous sommes tous l’eau, au sens propre comme au sens figuré.

Regarder avec le ventre

Alors je ne vous demande pas de me croire. Je ne l’ai jamais demandé à personne, et ce n’est pas mon rôle.

Je vous propose autre chose. La prochaine fois que vous ouvrez un robinet, n’analysez rien. Regardons l’eau comme un être complexe, et non comme une compilation de fonctions. Regardons-la avec le ventre, avec le cœur, avec le corps entier, et pas seulement avec la tête qui sait déjà.

Une phrase m’est venue en 2023, et je la garde depuis. « L’eau est notre amie. Elle nous donne tout, à chaque fois, sans jamais rien demander en retour. Offrons-lui notre conscience et notre respect. »

Quelques semaines après ce week-end d’octobre, j’ai appelé Michel Thao Chan pour lui demander comment on œuvre pour la paix quand les conflits se multiplient. Sa réponse tient en une phrase, et elle a décidé de tout ce que je fais depuis.

« Tu dois élever la conscience que les gens ont de l’eau dans la vie de tous les jours. »

C’est tout. Et c’est énorme.

Les sources

  • Le fil de l’eau, chapitres 7, 26 et 27.
  • La Luminescence de l’eau, la rencontre avec le Vénérable Michel Thao Chan.
  • Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.
  • Tor Nørretranders, The User Illusion, Viking, 1998, chapitre 6.
  • Directive 2000/60/CE du 23 octobre 2000, article 2.
  • Te Awa Tupua (Whanganui River Claims Settlement) Act 2017, Nouvelle-Zélande.
  • Cour constitutionnelle de Colombie, sentencia T-622 de 2016.
  • Van Horn, Erişir et Sherman, Journal of Comparative Neurology, 2000.
  • Fecko, Eaves, Loparo, Tokmakoff et Geissler, Science, 2003.
  • Van der Ent et Tuinenburg, Hydrology and Earth System Sciences, 2017.
  • Trenberth et al., Journal of Hydrometeorology, 2007.
  • USGS, How Much Water is There on Earth.

À côté

Ne me croyez pas sur parole. Lisez, doutez, testez.

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