Le fil de l’eau · le cycle complet

L’eau et la forêt.

Il y a une phrase qu’on me dit souvent, et vous l’avez peut-être déjà entendue vous aussi. « Un chêne, ça consomme cent à deux cents litres d’eau par jour. »

10 min 10 · publié le 7 octobre 2026

Texte et voix : Yannick Mytae · Musique et mastering : Arthur Mytae

Il y a une phrase qu'on me dit souvent, et vous l'avez peut-être déjà entendue vous aussi. « Un chêne, ça consomme cent à deux cents litres d'eau par jour. » C'est dit comme un reproche. Comme si l'arbre prenait quelque chose. Le chiffre est bon. Mais il ne la consomme pas. Il la prend en bas, et il la rend en haut.

On finit avec Viktor Schauberger, et il n'y a qu'une notion : une forêt ne consomme pas l'eau, elle la fait circuler. Trois façons de le vérifier. Par le raisonnement, avec une équipe de l'université de Delft qui a calculé en 2010 que quarante pour cent de la pluie qui tombe sur les continents vient de l'évaporation des terres. Une forêt au Brésil fait pleuvoir en Argentine. Par l'observation, avec le froid que fabrique l'évaporation, et les bactéries que les arbres envoient dans les nuages, de quoi faire retomber l'eau. Et par la main, avec un sol qui boit quatre fois plus vite sous les arbres qu'en terrain ouvert. Puis les limites, et il y en a trois. Et le demi-cycle, que Schauberger décrivait il y a quatre-vingt-dix ans, et qu'on mesure aujourd'hui.

Le geste : un demi-verre d'eau versé sur un sol nu et tassé, puis sous des arbres, en comptant à voix haute le temps que met la flaque à disparaître.

Sources : van der Ent, Savenije, Schaefli et Steele-Dunne, Water Resources Research 46, 2010, pour la pluie qui vient des terres · Ellison et al., « Trees, forests and water: Cool insights for a hot world », Global Environmental Change 43, 2017, vingt-deux auteurs, pour les noyaux de condensation et pour le carbone qui a éclipsé l'eau · Ilstedt et al., Scientific Reports 6:21930, 2016, pour l'infiltration et l'optimum de densité · European Water 59, 2017, pour le chêne instrumenté sur la saison 2016 · Makarieva et Gorshkov, la pompe biotique, depuis 2007, théorie contestée et dite comme telle. Le cycle complet et le demi-cycle sont de Schauberger, et présentés comme tels.

Une grosse goutte d’eau suspendue sous l’extrémité d’une plante, photographiée de très près. Le ciel bleu s’y reflète à l’envers, et derrière, flous, un horizon de collines brunes et une végétation verte.
Maude Mytae – Quand l’eau rencontre la terre

Il y a une phrase qu’on me dit souvent, et vous l’avez peut-être déjà entendue vous aussi.

« Un chêne, ça consomme cent à deux cents litres d’eau par jour. »

C’est dit comme un reproche. Comme si l’arbre prenait quelque chose.

Le chiffre est bon. Sur un chêne de dix-huit mètres, en Turquie, qu’une équipe a instrumenté pendant toute une saison, la moyenne est de quatre-vingts litres par jour, et le record de juillet à cent soixante-deux.

Un seul arbre. Dix-huit tonnes d’eau sur une saison.

Mais il ne la consomme pas. Il la prend en bas, et il la rend en haut.

Aujourd’hui : ce qu’une forêt fait à l’eau.

Je vous dois quelque chose

On finit aujourd’hui avec Viktor Schauberger, et je vous dois quelque chose.

Il y a quelques semaines, je vous ai raconté ses canaux – et le fait qu’ils ont si bien marché qu’ils ont participé à vider les forêts qu’il passait sa vie à défendre. Je vous ai dit qu’il n’y avait rien à en conclure.

Aujourd’hui il y a quelque chose à en dire, et c’est autre chose qu’une conclusion.

Voilà la notion, et il n’y en aura qu’une aujourd’hui.

Une forêt ne consomme pas l’eau. Elle la fait circuler.

Trois façons de le vérifier.

La pluie se fabrique en route

Reprenons le chêne.

Il puise dans le sol, l’eau monte dans le tronc, et elle sort par les feuilles, en vapeur. On appelle ça l’évapotranspiration.

Au passage – et ça, personnellement, ça me fascine – cette eau monte à plusieurs dizaines de mètres, contre la gravité, sans pompe, sans moteur, sans rien qui ressemble à un cœur.

Donc l’eau est partie en l’air. Et la question est : où va-t-elle ?

On a longtemps répondu : à la mer. L’idée qu’on a tous en tête, c’est que la pluie vient de l’océan, tombe sur la terre, et repart à l’océan par les rivières. Un aller-retour.

C’est faux. Ou plutôt, c’est la moitié de l’histoire.

En 2010, une équipe de l’université de Delft a fait le calcul à l’échelle de la planète. Leur résultat : quarante pour cent de toute la pluie qui tombe sur les continents ne vient pas de l’océan. Elle vient de l’évaporation des terres. De la végétation, des sols, des lacs.

Et dans l’autre sens : cinquante-sept pour cent de ce qui s’évapore des terres retombe sur les terres.

Ça veut dire que la pluie n’arrive pas. Elle se fabrique en route.

Et ce n’est pas une petite affaire régionale. La même équipe calcule que la Chine reçoit quatre-vingts pour cent de son eau de l’évaporation eurasienne. Et que le bassin du Rio de la Plata, en Argentine, en reçoit soixante-dix pour cent de l’évaporation amazonienne.

Une forêt au Brésil fait pleuvoir en Argentine.

Deux choses que la forêt fait

Deuxième façon. Et là, il y a deux choses que la forêt fait, et dont on ne parle jamais.

La première, c’est le froid.

Pour faire passer de l’eau de l’état liquide à l’état vapeur, il faut casser toutes les liaisons dont je vous parlais dans un épisode précédent – et ça demande énormément d’énergie. Cette énergie, l’eau la prend à ce qui l’entoure.

Faites le calcul : évaporer cent litres d’eau absorbe environ soixante-dix kilowattheures. Le chêne, avec ses cent à deux cents litres par jour, fonctionne donc comme une climatisation – sauf qu’il ne consomme rien et qu’il ne rejette rien.

Multipliez par une forêt entière.

C’est pour ça qu’en été, un couvert forestier reste à peu près à la température d’un lac, pendant qu’une prairie rase ou une route, à côté, montent de vingt degrés.

La deuxième chose est plus étrange, et elle est récente.

Pour qu’une goutte se forme dans un nuage, il faut un noyau. Une poussière. Quelque chose autour de quoi la vapeur puisse se condenser.

Or les arbres émettent des composés volatils – et des bactéries. Et ces bactéries-là sont des noyaux de condensation remarquablement efficaces. Avec elles, la glace se forme dans un nuage vers moins quatre degrés. Sans elles, il faut descendre vers moins quarante.

Autrement dit, la forêt n’envoie pas seulement de l’eau en l’air. Elle envoie aussi de quoi la faire retomber.

Ça, c’est un article de 2017, signé par vingt-deux chercheurs – hydrologues, forestiers, climatologues. On y reviendra dans deux minutes.

Ce qu’il y a par terre

Troisième façon, et vous pouvez la sentir avec vos pieds.

Marchez sur un chemin de terre tassé, l’été. C’est dur. C’est de la pierre.

Puis entrez de dix mètres dans un sous-bois, et marchez sur le sol de la forêt. Ça s’enfonce. Ça respire. Il y a des racines, des vers, des feuilles en décomposition, des galeries.

Ce n’est pas une impression. Une étude de 2016 a mesuré la vitesse à laquelle l’eau pénètre le sol, sur les mêmes terrains, à quelques mètres d’écart. En terrain ouvert : moins de dix millimètres par heure. Sous les arbres : quarante.

Quatre fois plus vite. Sur le même sol.

Et c’est ça qui décide de tout. Une pluie qui pénètre alimente les nappes, et ressort en source, des mois plus tard. Une pluie qui ne pénètre pas ruisselle, emporte la terre, et repart.

La différence entre les deux, ce n’est pas la pluie. C’est ce qu’il y a par terre.

Les limites, et il y en a trois

Maintenant les limites, et il y en a trois. Je préfère vous les donner moi-même.

La première. Ce n’est pas « plus il y a d’arbres, mieux c’est ». Les mêmes chercheurs qui ont mesuré les quarante millimètres par heure ont montré que dans les régions sèches, au-delà d’une certaine densité, les arbres finissent par prélever plus qu’ils ne font entrer. Il y a un optimum, et il dépend de l’endroit. C’est plus compliqué que ce qu’on aimerait.

La deuxième. Il existe une théorie qui va beaucoup plus loin – la pompe biotique – selon laquelle les grandes forêts ne font pas que recycler l’eau : elles créent les vents qui tirent l’humidité de l’océan vers l’intérieur des continents. Ça ne fait pas consensus, et c’est discuté depuis vingt ans. J’y reviendrai un jour.

Et la troisième, et elle concerne Schauberger. Il expliquait l’infiltration par la température : selon lui, il faut que le sol soit un peu plus chaud que la pluie qui tombe pour qu’elle entre. Ce n’est pas comme ça qu’on l’explique aujourd’hui – on l’explique par la structure du sol, les racines, les galeries, la matière organique.

Son explication n’est pas la bonne. Mais ce qu’il décrivait était bon.

Un cycle complet, et un demi-cycle

Parce que ce qu’il a décrit dès les années trente, c’est deux régimes.

Un cycle complet : la pluie entre dans le sol, elle descend, elle mûrit au frais, elle ressort en source, elle repart en l’air par la végétation.

Et un demi-cycle : la pluie tombe sur un sol nu et chaud, elle n’entre pas, elle ruisselle ou elle repart tout de suite en vapeur, elle remonte, et elle retombe – plus vite, plus fort, plus violemment. L’eau tourne, mais elle tourne en surface. Elle ne descend plus.

Il appelait ça le demi-cycle il y a quatre-vingt-dix ans. Aujourd’hui on le mesure.

Ce qui reste de cet épisode

Alors, ce qui reste de cet épisode.

Une forêt ne consomme pas l’eau. Elle la fait monter, elle la refroidit, elle l’ensemence, elle la fait redescendre, et elle la fait entrer. Là où elle n’est plus, la pluie tombe toujours – mais elle ne fait plus le tour complet. Elle passe.

Et sur le climat, je vais vous dire ce que je crois, et vous en ferez ce que vous voulez.

On parle presque toujours de carbone. On parle très peu de ce que je viens de vous décrire. Ce n’est pas moi qui le dis : c’est la conclusion des vingt-deux chercheurs de 2017 – la dimension eau, et la dimension refroidissement, ont été laissées de côté au profit du carbone.

Pour moi, c’est là que se joue l’essentiel. C’est ma lecture, elle vaut ce qu’elle vaut, et vous ferez la vôtre.

Et pour Schauberger, voilà où j’en suis.

Ses canaux ont participé à vider des forêts. Et ce qu’il disait de ces forêts, on met un siècle à le rattraper. Les deux sont vrais. On n’est pas obligé d’être cohérent pour avoir vu juste.

Il y a une chose qu’il répétait, et qui est la plus simple de tout ce qu’il a écrit : l’eau est une. Pas des morceaux. Pas un tuyau, une nappe, un nuage, une racine. Un seul mouvement.

Et une forêt, c’est le seul endroit où on peut le voir en entier.

Le geste

Un verre d’eau et deux endroits.

Le geste de cette semaine demande un verre d’eau et deux endroits. Ça prend deux minutes.

Prenez un instant pour vous centrer. Une profonde respiration.

Trouvez un sol nu et tassé – un chemin, une allée, un bord de champ. Versez lentement un demi-verre d’eau, toujours au même endroit. Et comptez, à voix haute, le temps qu’il faut pour que la flaque disparaisse.

Puis allez sous des arbres. N’importe lesquels. Un sous-bois, un parc, une haie. Trouvez le sol le plus meuble, celui avec des feuilles mortes dessus. Écartez-les. Et recommencez, exactement pareil.

Comparez les deux nombres.

Vous venez de mesurer, avec un verre et votre voix, la différence entre une pluie qui reste et une pluie qui passe.

Ce qui suit

La semaine prochaine, on revient à quelqu’un, et on change complètement de dossier.

Paris, juillet 1988. Un directeur de recherche à l’INSERM publie dans Nature. Et un mois plus tard, la revue envoie chez lui une équipe qui comprend un magicien professionnel.

Juillet 1988 – à paraître

Les sources

  • Le chêne instrumenté : moyenne de 80 litres par jour, maximum de 162 litres en juillet, 18 325 kg sur la saison, pour un arbre de 18,5 m et 34,5 cm de diamètre. Mesure de flux de sève par bilan thermique de tissu, saison 2016, chêne sessile, publiée dans « European Water » 59 (2017).
  • La pluie qui se fabrique en route : 40 % de la pluie continentale vient de l’évaporation des terres, 57 % de l’évaporation terrestre retombe sur les terres, la Chine reçoit 80 % de son eau de l’évaporation eurasienne, le bassin du Rio de la Plata 70 % de l’évaporation amazonienne. van der Ent, Savenije, Schaefli et Steele-Dunne, « Water Resources Research » 46, W09525, 2010.
  • Environ 70 kWh pour évaporer 100 litres : calcul direct à partir de la chaleur latente de vaporisation, environ 2,45 MJ par kilo, soit 245 MJ, soit 68 kWh. Ce n’est pas une estimation.
  • Les noyaux de condensation biologiques (la glace vers −4 °C au lieu de −40 °C), et le constat que la dimension eau et la dimension refroidissement ont été laissées de côté au profit du carbone : Ellison et al., « Trees, forests and water: Cool insights for a hot world », « Global Environmental Change » 43 (2017), vingt-deux auteurs. La conclusion sur le carbone est la leur, explicitement.
  • L’infiltration, moins de 10 mm par heure en terrain ouvert et 40 mm par heure sous les arbres, et l’existence d’un optimum de densité au-delà duquel les arbres prélèvent plus qu’ils ne font entrer (tropiques à saison sèche) : Ilstedt et al., « Scientific Reports » 6:21930, 2016.
  • La pompe biotique : Makarieva et Gorshkov, depuis 2007. Théorie contestée, sans consensus à ce jour, et dite comme telle à l’antenne.
  • Ce qui est de Schauberger et présenté comme tel : le cycle complet et le demi-cycle, et le gradient de température comme condition d’infiltration, dit à l’antenne comme n’étant pas l’explication retenue aujourd’hui.
  • La position sur le climat est une opinion, marquée comme telle à l’antenne. Elle vient du corpus de Yannick (masterclass et webinaire) : « la forêt est un régulateur thermique extraordinaire que l’on oublie un peu trop » · « l’eau est UN, avant tout ».
  • ⚠️ « Juillet 1988 » est prononcé dans le raccord, pour annoncer l’épisode suivant. Ce n’est pas une affirmation de cet épisode : l’article de « Nature » et l’enquête de 1988 sont sourcés dans « Juillet 1988 ».

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