Le fil de l’eau · les fragments
Deux récits.
Berlin, 1934. Un garde-forestier autrichien de quarante-neuf ans est reçu à la Chancellerie du Reich par Adolf Hitler.
10 min 37 · publié le 30 septembre 2026
Texte et voix : Yannick Mytae · Musique et mastering : Arthur Mytae
Berlin, 1934. Un garde-forestier autrichien de quarante-neuf ans est reçu à la Chancellerie du Reich par Adolf Hitler. Il existe deux comptes rendus de cette rencontre. Dans le premier, le chancelier n’est pas impressionné du tout par son visiteur, et l’entretien dure dix minutes. Dans le second, l’accueil est chaleureux, le rendez-vous de trente minutes se prolonge une heure et demie, et le garde-forestier explique au chancelier en quoi ses politiques énergétiques et fluviales se trompent. Le premier compte rendu est celui de la Chancellerie. Le second est celui de Schauberger.
Dernier épisode consacré à Viktor Schauberger, et celui où je vais le moins savoir. Deux moments où il s’est retrouvé face à des gens plus puissants que lui, et dont il est sorti dépossédé les deux fois. Berlin en 1934, qui a deux versions. Le Texas en 1958, qui en a quatre. Entre les deux, la partie sur laquelle il n’y a aucune ambiguïté : mobilisé en 1941, transféré à la SS en 1943, contraint sous peine de mort de travailler pour Heinrich Himmler, dans des locaux près du camp de concentration de Mauthausen, avec l’ordre d’y prendre ses ingénieurs parmi les détenus. C’est lui qui l’écrit, de sa main. Puis le désert texan, un contrat rédigé en anglais qu’on ne lui a pas traduit, et la mort cinq jours après son retour, le 25 septembre 1958 à Linz. Et ce qui reste : le Front Vert, fondé en 1949 avec son fils Walter, qui portait déjà le danger du nucléaire, la déforestation, l’aménagement destructeur des rivières, la pollution et le dérèglement du climat.
Le geste : retourner au même endroit qu’à l’épisode du serpent, au bord de l’eau, et cette fois fermer les yeux pour écouter sa musique.
Sources : Jane Cobbald, sa biographe, pour Berlin des deux côtés, pour les années 1941 à 1945 et pour le Front Vert · Bartholomew pour le Texas, Karl Gerchsheimer, les quatre versions divergentes et le contrat · Olof Alexandersson, Living Water, pour le contenu de sa réponse à Berlin, donné à l’antenne comme sa version à lui, et pour la phrase de la mère · Viktor Schauberger lui-même, Nature as a Teacher, pour le verbatim sur Mauthausen. Écarté volontairement, et ça ne bouge pas : tout le corpus des soucoupes volantes. Les machines qu’on lui a fait construire sont nommées pour ce qu’elles étaient, un projet d’arme secrète, et rien de plus.

Berlin, 1934. Un garde-forestier autrichien de quarante-neuf ans est reçu à la Chancellerie du Reich par Adolf Hitler.
Il existe deux comptes rendus de cette rencontre.
Dans le premier, le chancelier n’est pas impressionné du tout par son visiteur, et l’entretien dure dix minutes.
Dans le second, l’accueil est chaleureux, Hitler dit avoir lu ses travaux, le rendez-vous de trente minutes se prolonge une heure et demie, et le garde-forestier explique au chancelier en quoi ses politiques énergétiques et fluviales se trompent.
Le premier compte rendu est celui de la Chancellerie. Le second est celui de Schauberger.
Aujourd’hui, le dernier épisode que je consacre à cet homme. Et c’est celui où je vais le moins savoir.
Depuis six épisodes
Depuis six épisodes, je vous raconte quelqu’un qui a appris d’une truite et d’une couleuvre, qui a construit des canaux que personne n’a su expliquer, et qui a payé de sa poche l’expérience censée l’enterrer.
Aujourd’hui, il faut parler des deux moments où il s’est retrouvé face à des gens plus puissants que lui. Une fois en 1934. Une fois en 1958. Les deux fois, il en est sorti dépossédé. Et les deux fois, il existe plusieurs versions de ce qui s’est passé.
Je vais vous les donner toutes. Je ne trancherai pas, parce que je n’en ai pas les moyens.
Au début des années trente, son nom circule. Des industriels qui ont vu ses travaux sur l’eau plaident sa cause auprès de la Chancellerie. En 1934, il reçoit une invitation à Berlin.
Ce qui s’est dit à Berlin
Voici sa version à lui.
Hitler l’accueille chaleureusement. Il lui dit qu’il a étudié ses travaux et qu’il est impressionné par ce qu’il a lu. Puis il l’interroge : vous définissez notre technologie comme le plus grand trompeur de l’humanité – vous le pensez vraiment ?
Et Schauberger, dans son récit, lui répond que la science suit une voie fausse et dangereuse ; que l’aménagement des rivières, les centrales, la sylviculture sont en train de ruiner l’eau, qui est le sang de la terre ; et que l’Allemagne, avec son plan de quatre ans, s’effondrera en dix ans.
Le rendez-vous devait durer trente minutes. Il en dure quatre-vingt-dix.
Et voici l’autre version. Le compte rendu officiel de la Chancellerie indique que Hitler ne fut pas impressionné du tout par son visiteur autrichien, et que l’entretien a duré dix minutes.
Sa biographe Jane Cobbald écrit la chose avec beaucoup de délicatesse : le récit de Schauberger est peut-être celui de la façon dont il aurait aimé que la réunion se déroule.
Je ne sais pas. Personne ne sait. Un compte rendu officiel n’est pas la vérité – c’est le document d’une administration, et une administration a ses raisons de minimiser une rencontre. Et le souvenir d’un homme n’est pas un mensonge – c’est un souvenir, avec tout ce qu’une vie de mépris peut y déposer.
Ce que je retiens, c’est qu’il a bien été reçu. Et que ce qu’il aurait dit là – ruiner l’eau, s’effondrer en dix ans – il l’a écrit et répété toute sa vie, devant des gens qui ne pouvaient rien lui donner.
La partie sur laquelle il n’y a aucune ambiguïté
Maintenant, la partie sur laquelle il n’y a aucune ambiguïté.
En 1941, il est mobilisé dans l’armée allemande. Il a cinquante-cinq ans, et il souffre encore de ses blessures de la guerre précédente.
En 1943, il est transféré à la SS. Sous peine de mort, il est contraint de travailler pour Heinrich Himmler, sur un projet d’arme secrète. On lui donne des locaux près du camp de concentration de Mauthausen, à côté de Linz. Et on lui ordonne d’y prendre ses ingénieurs parmi les détenus.
Ce n’est pas une reconstitution, et ce n’est pas une accusation. C’est lui qui l’écrit, de sa main :
– C’est en utilisant cette intuition que j’ai construit le Répulsine au camp de concentration de Mauthausen.
Il n’a pas choisi ça. Il a travaillé sous la menace, pour un régime dont il disait depuis dix ans qu’il allait droit dans le mur.
Il a obtenu que tous les détenus affectés à son atelier soient sortis du camp et autorisés à porter des vêtements civils. L’atelier est installé près de Schönbrunn, aux abords de Vienne, puis déplacé au village de Leonstein après les bombardements alliés.
À la fin de la guerre, les Américains vident son atelier de Leonstein. Les Soviétiques vident son appartement viennois. Il est ensuite emprisonné quelques mois par les forces américaines, interrogé sur ses travaux, et fermement invité à ne pas les poursuivre.
Il a soixante ans. Il n’a plus rien.
Un endroit isolé du désert texan
Il repart quand même. Il travaille l’agriculture, il refait des essais, il obtient enfin Stuttgart en 1952 – c’était l’épisode d’avant.
Et puis, en 1958, des Américains viennent le voir.
Il faut savoir qu’il avait déjà refusé ce genre d’offre, parce qu’il ne voulait pas que ses travaux servent à ça. Cette fois, il accepte. Le consortium est mené par un Bavarois installé aux États-Unis, Karl Gerchsheimer – qui avait été, de 1945 à 1950, la plus haute autorité civile américaine dans le secteur allemand – et par un industriel, Robert Donner. On lui promet toutes les installations dont il aura besoin.
En mai 1958, le groupe se réunit dans un endroit isolé du désert texan. Viktor a soixante-treize ans et il est en très mauvaise santé. Il ne parle pas un mot d’anglais. Son fils Walter, à peine.
Les installations promises n’existent pas. Le père et le fils se retrouvent seuls dans un bungalow, sans rien à faire. Les retards s’accumulent, la communication ne passe pas, le consortium se déchire en interne.
Viktor finit par se convaincre que tout ça sert un programme du gouvernement américain visant à fabriquer une bombe à partir de ses recherches. Bartholomew, qui rapporte l’épisode, ajoute que c’était probablement faux.
Et puis il découvre ce que le contrat implique vraiment : qu’il devrait rester huit ans. Il refuse de continuer.
Il tombe malade. Il demande à rentrer.
On l’y autorise – à une condition. Signer un document, rédigé en anglais, qu’on ne leur a pas traduit, et qui cède au consortium tous les droits sur ses documents, ses plans, ses modèles, et sur toutes ses inventions à venir.
Il signe. Et quand il comprend ce qu’il a signé, il comprend aussi qu’il ne pourra plus jamais poursuivre l’œuvre de sa vie. C’était un homme d’honneur : pour lui, une signature l’engageait.
Dans l’avion du retour, après une nuit blanche, il dit son désarroi à son fils.
Il meurt cinq jours après être rentré. Le 25 septembre 1958, à Linz.
Quatre versions différentes
Et là encore, il faut le dire : de ce qui s’est passé au Texas, il existe quatre versions différentes. Celle de Viktor, celle de son fils Walter, celle de Gerchsheimer, et celle d’un conseiller que le consortium avait congédié.
Gerchsheimer, lui, se plaignait que les explications de Viktor étaient incompréhensibles, et il les soupçonnait d’être fausses. Il a fini par conclure que cet homme ne pourrait pas lui donner ce qu’il cherchait.
Alors qu’est-ce que je crois ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qui s’est dit à Berlin en 1934, et je ne sais pas ce qui s’est passé dans ce bungalow.
Ce que je sais, c’est que j’ai vécu ces dernières années des choses qui m’ont appris une chose : les réalités sont souvent bien plus contrastées qu’elles ne le laissent penser au départ. Et qu’il faut se méfier de la première version, quelle qu’elle soit.
On n’a jamais que des fragments
Je remarque juste une chose, sans en tirer de conclusion. Les deux fois, celui qui raconte est celui qui a tout perdu.
Et pour moi, c’est ça, le fond de cet épisode. Deux comptes rendus d’une réunion. Quatre versions d’un désert. On n’a jamais que des fragments. D’un être comme d’une eau – on croit tenir la chose, on ne tient qu’un morceau. Et à partir de ce morceau, on décide qui était quelqu’un.
Moi, je ne sais pas faire ça.
Ce qui reste, et il y en a trois
Alors ce qui reste, et il y en a trois.
En 1949 – quatre ans après la guerre, après Mauthausen, après la prison, après avoir tout perdu deux fois – il fonde avec son fils Walter un mouvement politique autrichien, le Front Vert. C’est peut-être le premier parti écologiste moderne d’Europe. Et il y met déjà, en 1949 : le danger du nucléaire, la déforestation, l’aménagement destructeur des rivières, la pollution, et le dérèglement du climat.
Soixante ans d’avance. À soixante-quatre ans. Après ça.
Ce qu’il a laissé, ce ne sont pas ses machines – elles ont toutes été emportées, par les Américains, par les Soviétiques, par un contrat en anglais. Ce qu’il a laissé, c’est une manière de regarder, et deux mots :
Comprendre, et copier.
Il ne demandait rien d’autre. Pas qu’on le croie. Qu’on regarde ce que fait la nature, avant de prétendre la corriger.
Et la troisième. Dans le premier épisode de cette série, je vous ai demandé de garder en tête une phrase. Celle que sa mère lui répétait quand il était enfant.
– Si un jour la vie est vraiment dure, et que tu ne sais plus où aller, va près d’un ruisseau et écoute sa musique. Ensuite, tout ira bien.
Il est mort dépossédé de tout, cinq jours après être rentré d’un désert où on lui avait pris jusqu’à son avenir.
Mais il aura passé soixante-treize ans à faire exactement ce qu’elle lui avait dit.
Le geste
Cette fois, fermez les yeux.
Alors le geste, cette fois, c’est le sien.
Il y a quelques semaines, je vous ai demandé de vous asseoir au bord de l’eau et de ne rien chercher. Retournez au même endroit.
Prenez un instant pour vous centrer. Une profonde respiration.
Et cette fois, fermez les yeux.
Ne regardez rien. Écoutez sa musique.
C’est tout ce qu’un enfant de Haute-Autriche a fait, il y a cent quarante ans. Et ça a suffi à lui donner une vie entière.
Ce qui suit
La semaine prochaine, on quitte les gens pour un moment, et on va là où tout commence pour lui. La forêt.
Parce qu’il y a une chose sur laquelle il avait raison, sans réserve, et qu’on met un siècle à rattraper.
L’eau et la forêt – à paraître
Les sources
- Les trois sources de l’épisode, telles que le script les nomme : Jane Cobbald, la biographe · Bartholomew · Olof Alexandersson, « Living Water » · et Viktor Schauberger lui-même, « Nature as a Teacher ».
- Berlin, 1934, par Cobbald : l’invitation, les industriels qui ont plaidé sa cause, le compte rendu officiel de la Chancellerie (Hitler pas impressionné, dix minutes), la version de Schauberger (accueil chaleureux, trente minutes devenues une heure et demie), et le verbatim de sa biographe, « peut-être la façon dont il aurait aimé que la réunion se déroule ».
- Le contenu de sa réponse à Berlin (la science sur une voie fausse et dangereuse, l’eau sang de la terre, l’effondrement en dix ans) vient d’Alexandersson, à l’ouverture de « Living Water », et il est donné à l’antenne comme sa version à lui, ce que fait le script.
- 1941 à 1945, par Cobbald : mobilisé à cinquante-cinq ans avec ses blessures antérieures, transféré à la SS en 1943, contraint sous peine de mort de travailler pour Himmler, locaux près de Mauthausen, ingénieurs pris parmi les détenus (Bartholomew, lui, date de 1944 l’ordre de recourir aux détenus), détenus sortis du camp et autorisés aux vêtements civils, Schönbrunn puis Leonstein, les Américains à Leonstein, les Soviétiques à Vienne, et les mois de prison américaine.
- « I built the Repulsine in Mauthausen concentration camp » : Viktor Schauberger, « Nature as a Teacher », verbatim. C’est lui qui l’écrit, et c’est à ce titre que l’épisode le dit.
- Le Texas, 1958, par Bartholomew : Karl Gerchsheimer, plus haute autorité civile américaine du secteur allemand de 1945 à 1950, Robert Donner, la réunion de mai 1958 dans le désert texan, la conviction d’un projet de bombe (« probablement à tort », jugement que Bartholomew porte lui-même), les huit ans du contrat et le refus de continuer, les quatre versions divergentes de ce qui s’est passé, Gerchsheimer jugeant ses explications incompréhensibles, et l’avion du retour. Cobbald donne l’absence d’anglais, le bungalow et les installations inexistantes. Le contrat en anglais non traduit et la cession de tous les droits présents et à venir sont concordants chez les deux.
- Mort le 25 septembre 1958 à Linz : Cobbald, Bartholomew et Alexandersson, concordants.
- Le Front Vert, fondé en 1949 avec son fils Walter, et son programme (nucléaire, déforestation, aménagement des rivières, pollution, climat) : Cobbald. « Comprendre et copier », kapieren und kopieren, est cité partout. La phrase de la mère vient d’Alexandersson, verbatim, et elle est dite ici mot pour mot comme à l’épisode « La truite ».
- ⚠️ « Stuttgart en 1952 » est prononcé en passant, comme rappel de l’épisode précédent. Ce n’est pas une affirmation de cet épisode et ce nombre ne figure dans aucune ligne de son bloc Sources : le rapport Pöpel du 15 mars 1952 est sourcé dans « Stuttgart, 1952 » et dans « Le frottement », qui portent leurs propres références.
- La position finale est une opinion, marquée comme telle à l’antenne, et elle est verbatim du corpus de Yannick, 02/08/2026 : « les réalités sont parfois bien plus contrastées qu’elles ne le laissent penser au départ » · « l’eau est UN, avant tout, et nous n’étudions que des micro-fragments ».
- ⚠️ ÉCARTÉ VOLONTAIREMENT, et ça ne bouge pas : tout le corpus des « soucoupes volantes », les Répulsines volantes, Prague 1945, la CIA. C’est le terrain le plus contesté du dossier Schauberger. Les machines qu’on lui a fait construire sont nommées pour ce qu’elles étaient, un projet d’arme secrète, et rien de plus.
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