Le fil de l’eau · le nombre d’Avogadro

Qu’est-ce qu’une dilution.

Vous avez déjà fait un sirop à l’eau. Un fond de sirop dans un verre, puis de l’eau.

8 min 53 · publié le 20 octobre 2026

Texte et voix : Yannick Mytae · Musique et mastering : Arthur Mytae

Vous avez déjà fait un sirop à l’eau. Trop fort. Vous rajoutez de l’eau. Encore un peu. Et si vous continuiez ? Onze fois, vingt fois, trente fois. À quel moment est-ce qu’il n’y a plus rien ?

Diluer, ce n’est pas affaiblir progressivement. À un moment, ça s’arrête net. Par le raisonnement : avec le nombre d’Avogadro, à la onzième dilution au centième, il n’y a plus une seule molécule. Par l’observation : à la trentième, pour une seule molécule, il faudrait un volume d’eau d’environ un million de fois le Soleil. Par la main : deux dilutions de sel, et votre langue a déclaré forfait, alors qu’il en reste trois cent soixante millions de milliards. Puis la succussion : ce n’est pas la concentration qui compte, c’est ce qu’on fait au liquide. Et une équipe de Bombay qui retrouve en 2010 le métal de départ, en nanoparticules. Ça ne fait pas consensus.

Le geste : six verres, du colorant dans le premier, une cuillère de verre en verre, et compter à partir de quel verre on ne voit plus rien.

Sources : L’arithmétique : nombre d’Avogadro, 6,022 140 76 × 10²³ mol⁻¹ (valeur exacte depuis la redéfinition du SI de 2019). · Les nanoparticules : Chikramane P.S., Suresh A.K., Bellare J.R., Kane S.G., « Extreme homeopathic dilutions retain starting materials: A nanoparticulate perspective », « Homeopathy » 99, 2010, pp. 231-242 – DOI 10.1016/j.homp.2010.05.006. Indian Institute of Technology Bombay. Six métaux (or, cuivre, étain, zinc, argent, platine), potences 6c, 30c et 200c, analysés par microscopie électronique en transmission (TEM), diffraction électronique (SAED) et spectrométrie d’émission (ICP-AES). Concentrations trouvées : 60-100 pg/mL pour les métaux nobles, 200-4000 pg/mL pour les autres. Plateau atteint dès la 6c. Mécanisme proposé : cavitation acoustique lors de la succussion, puis remontée des nanoparticules avec la mousse de surface. · Le suivi, dans une revue de chimie généraliste : Chikramane P.S. et al., « Why Extreme Dilutions Reach Non-zero Asymptotes: A Nanoparticulate Hypothesis Based on Froth Flotation », « Langmuir » (American Chemical Society), 2012. · La succussion : « Ma vérité sur la mémoire de l’eau », Jacques Benveniste – une dilution passive ne donne rien ; le résultat dépend de l’agitation violente entre chaque étape.

Une tige d’herbe fine traverse l’image en diagonale douce, chargée de gouttes d’eau de toutes tailles, posées dessus ou suspendues dessous. Le fond est un vert flou.
Maude Mytae – Quand l’eau rencontre la terre

Vous avez déjà fait un sirop à l’eau. Un fond de sirop dans un verre, puis de l’eau.

Trop fort. Vous rajoutez de l’eau. Encore un peu. La couleur pâlit, le goût s’en va.

Et si vous continuiez ? Pas trois fois. Onze fois, vingt fois, trente fois.

À quel moment est-ce qu’il n’y a plus rien ?

C’est une question de comptable, elle a une réponse exacte, et cette réponse est le sol sur lequel repose toute l’histoire que je vous ai racontée la semaine dernière.

Aujourd’hui : diluer.

Il y a un mur

La semaine dernière, je vous ai raconté juillet 1988. Elisabeth Davenas qui obtient une réaction là où il ne peut plus rester une seule molécule. Jacques Benveniste qui le publie. Et tout ce qui a suivi.

Aujourd’hui, on laisse les gens de côté et on regarde le seul point dont tout dépend là-dedans. Diluer, ça veut dire quoi exactement ?

Voilà la notion, et il n’y en aura qu’une aujourd’hui.

Diluer, ce n’est pas affaiblir progressivement. À un moment, ça s’arrête net.

Il y a un mur. Et le mur est beaucoup plus près que ce que tout le monde imagine.

Trois façons de le vérifier.

Comptons

On y va lentement, parce que tout est là.

La matière n’est pas continue. Elle est faite de grains. Des molécules. On ne peut pas couper une molécule en deux et obtenir deux demi-molécules de la même chose – on obtient autre chose.

Donc quand vous diluez, vous ne rendez pas la chose « plus faible ». Vous retirez des grains. Et il arrive forcément un moment où vous retirez le dernier.

Comptons.

Prenez un produit pur. Diluez-le au centième – une goutte du produit, quatre-vingt-dix-neuf gouttes d’eau. Recommencez avec le résultat. Et encore.

À la dixième fois, il vous reste environ six molécules dans vingt gouttes d’eau.

À la onzième, il n’y en a plus une seule.

Onze. Pas mille. Pas un million. Onze.

Et ce n’est pas une opinion, c’est une division : on connaît le nombre de molécules dans une quantité donnée de matière depuis le dix-neuvième siècle. C’est le nombre d’Avogadro.

Après la onzième, vous ne diluez plus rien. Vous transvasez de l’eau dans de l’eau.

Un million de fois le Soleil

Deuxième façon : regarder ce que ça donne quand on continue quand même.

Parce qu’en homéopathie, on ne s’arrête pas à onze. Les préparations courantes vont à trente dilutions. Certaines à deux cents.

Alors qu’est-ce que ça veut dire, trente ?

J’ai fait le calcul, et je vous donne le résultat brut. À la trentième dilution, pour espérer trouver une seule molécule du produit de départ, il faudrait un volume d’eau d’environ un million de fois le Soleil.

Pas la Terre. Le Soleil. Un million de fois.

Ce n’est pas « très peu ». Ce n’est pas « presque rien ». C’est zéro, avec une marge que je n’arrive pas à me représenter – et je viens de passer une heure dessus.

Alors on peut s’arrêter là. Beaucoup de gens s’arrêtent là, et c’est un raisonnement parfaitement solide : à la trentième dilution, il n’y a plus de produit. Point.

Ce que je vais vous montrer maintenant ne défait pas ce calcul. Rien ne le défait. Ça pose une autre question, à côté.

Votre langue a déclaré forfait

Troisième façon, et vous pouvez la faire ce soir avec du sel.

De l’eau très salée. Vous goûtez. Vous diluez au centième. Vous goûtez encore : plus grand chose. Vous rediluez au centième. Et là, plus rien du tout.

Deux dilutions, et votre langue a déclaré forfait.

Sauf que dans ce verre où vous ne goûtez plus rien, il y a encore trois cent soixante millions de milliards de molécules de sel. Dans vingt gouttes.

Et il reste neuf dilutions à faire avant d’arriver au mur.

Autrement dit, votre détecteur à vous s’est arrêté neuf crans avant la fin. Ce que vous ne percevez plus est encore massivement là.

C’est vrai de votre langue. Et c’est vrai de tous les appareils qu’on a jamais construits : chacun a un seuil, et ce seuil n’a rien à voir avec l’endroit où la chose disparaît vraiment.

Ce qu’on fait au liquide

Maintenant, deux choses qui compliquent le tableau. Je préfère vous les donner moi-même.

La première, et c’est la plus importante de tout l’épisode.

Ce que j’ai décrit depuis dix minutes, c’est de la dilution. Or ce dont parlait le laboratoire de 1988, ce n’est pas ça. Chez eux, une dilution passive ne donne rien. Absolument rien.

Il faut secouer violemment entre chaque étape. Ça s’appelle la succussion. Sans ce geste-là, il ne se passe rien du tout.

Retenez la forme de ce que je viens de dire : ce n’est pas la concentration qui compte, c’est ce qu’on fait au liquide. On a déjà croisé ça dans cette série, avec un garde-forestier autrichien et un tourbillon.

Le métal de départ

La deuxième chose.

En 2010, une équipe de l’Institut indien de technologie de Bombay a passé au microscope électronique des préparations homéopathiques de six métaux – or, cuivre, étain, zinc, argent, platine – à la sixième, à la trentième et à la deux-centième dilution.

Ils y ont trouvé le métal de départ. Sous forme de nanoparticules.

Et voilà le détail qui m’a arrêté : les concentrations ne descendent plus. Elles atteignent un palier dès la sixième dilution, et après, elles ne bougent quasiment plus. Que vous diluiez trente fois ou deux cents fois.

Leur explication n’a rien de mystérieux, et c’est ce qui la rend intéressante : quand on secoue, il se forme une mousse en surface, les nanoparticules montent avec elle et restent en haut – et c’est le haut qu’on prélève pour la dilution suivante. On recopie donc la même couche à chaque étape.

Ça ne fait pas consensus, et l’objection évidente, c’est la contamination – par le verre, par le matériel. Elle est sur la table.

Mais c’est publié, c’est mesuré, et je trouve remarquable que l’hypothèse la plus dérangeante pour tout le monde soit ici la plus terre à terre : peut-être qu’il reste quelque chose, et que ce quelque chose est parfaitement matériel.

Deux questions différentes

Alors, ce qui reste de cet épisode.

Au-delà de la onzième dilution au centième, il n’y a plus une molécule du produit de départ. Ce n’est pas discutable, c’est de l’arithmétique, et personne de sérieux ne le conteste.

Ce qui est discuté, c’est autre chose : est-ce qu’il reste quelque chose d’autre. Une organisation. Des particules. Une trace de ce qu’on a fait au liquide en le secouant.

Ce sont deux questions différentes, et on les confond tout le temps.

Et pour moi, il y a une raison à cette confusion, et elle est plus ancienne que cette histoire.

On a pris l’habitude de compter la matière d’un côté, et de traiter tout le reste comme un supplément. Comme si le contenu d’un verre, c’était la liste de ce qu’il y a dedans.

Je ne crois pas que ça marche comme ça. La matière et l’énergie ne sont jamais dissociées. Ce qu’on a fait à une eau – l’agitation, la chaleur, le mouvement – ce n’est pas moins réel que ce qu’on y a mis. Ça ne se compte pas dans les mêmes unités, c’est tout.

Compter les molécules répond à une question. Elle est nécessaire, elle est exacte, et elle n’est pas la seule.

Le geste

Vous ne les voyez pas. Elles y sont.

Le geste de cette semaine se fait avec du colorant alimentaire, ou du sirop bien coloré. Deux minutes.

Prenez un instant pour vous centrer. Une profonde respiration.

Alignez six verres. Dans le premier, le colorant pur. Dans les cinq autres, de l’eau.

Une cuillère du premier dans le deuxième. Mélangez. Une cuillère du deuxième dans le troisième. Et ainsi de suite jusqu’au sixième.

Regardez la ligne. Comptez à partir de quel verre vous ne voyez plus rien.

Ce sera le troisième, ou le quatrième.

Et souvenez-vous, en le regardant, qu’il y a encore dans ce verre-là des milliards de milliards de molécules de colorant. Vous ne les voyez pas. Elles y sont.

C’est tout ce que cet épisode avait à vous dire.

Ce qui suit

La semaine prochaine, on revient à quelqu’un.

Un professeur de bio-ingénierie de Seattle, qui publie dans des revues tout ce qu’il y a de plus ordinaires…

et qui affirme qu’il existe un quatrième état de l’eau.

Pollack – à paraître

Les sources

  • L’arithmétique : nombre d’Avogadro, 6,022 140 76 × 10²³ mol⁻¹ (valeur exacte depuis la redéfinition du SI de 2019).
  • Les nanoparticules : Chikramane P.S., Suresh A.K., Bellare J.R., Kane S.G., « Extreme homeopathic dilutions retain starting materials: A nanoparticulate perspective », « Homeopathy » 99, 2010, pp. 231-242 – DOI 10.1016/j.homp.2010.05.006. Indian Institute of Technology Bombay. Six métaux (or, cuivre, étain, zinc, argent, platine), potences 6c, 30c et 200c, analysés par microscopie électronique en transmission (TEM), diffraction électronique (SAED) et spectrométrie d’émission (ICP-AES). Concentrations trouvées : 60-100 pg/mL pour les métaux nobles, 200-4000 pg/mL pour les autres. Plateau atteint dès la 6c. Mécanisme proposé : cavitation acoustique lors de la succussion, puis remontée des nanoparticules avec la mousse de surface.
  • Le suivi, dans une revue de chimie généraliste : Chikramane P.S. et al., « Why Extreme Dilutions Reach Non-zero Asymptotes: A Nanoparticulate Hypothesis Based on Froth Flotation », « Langmuir » (American Chemical Society), 2012.
  • La succussion : « Ma vérité sur la mémoire de l’eau », Jacques Benveniste – une dilution passive ne donne rien ; le résultat dépend de l’agitation violente entre chaque étape.

La newsletter

Recevoir l’épisode et l’article.

L’épisode du mercredi et l’article du dimanche, dans votre boîte. Rien d’autre, et vous partez quand vous voulez.

Une seule inscription pour tout ce que je publie : la lettre de ce site, et les nouvelles des Éditions Mytae. Un seul désabonnement, dans chaque message.

Vous recevrez un message pour confirmer. Tant que vous ne l'avez pas ouvert, vous n'êtes pas inscrit. Votre adresse ne sert qu’à ça, elle n’est ni vendue ni prêtée.Ce qu’on en fait.

Commentaires

Une remarque, une erreur trouvée : dites-le.

    Rien d’autre n’est demandé, et votre adresse n’est jamais collectée. Le commentaire est relu avant d’apparaître : comptez un peu de délai.