Le fil de l’eau · l’eau organisée
L’eau dans la cellule.
On dit que vous êtes fait à soixante pour cent d’eau. Je vous l’ai dit moi-même, il y a quelques mois.
10 min 04 · publié le 4 novembre 2026
Texte et voix : Yannick Mytae · Musique et mastering : Arthur Mytae
On dit que vous êtes fait à soixante pour cent d’eau. Je vous l’ai dit moi-même, il y a quelques mois. C’est vrai. Mais c’est une façon de compter qui écrase tout. Comptez les molécules une par une, quelle que soit leur taille. Gerald Pollack donne la réponse dans ses conférences : sur cent molécules dans votre corps, il y en a plus de quatre-vingt-dix-neuf qui sont de l’eau. Vous n’êtes pas fait de matière avec de l’eau dedans. Vous êtes fait d’eau, avec très peu de choses dedans.
Tout part de la phrase de Gilbert Ling qui fermait l’épisode précédent : dans nos cellules, l’eau n’est pas comme l’eau d’un verre. Pollack raconte comment Ling l’a amené à l’eau, avec ses molécules alignées comme des soldats au garde-à-vous. Puis une seule notion : dans une cellule, il n’y a presque pas d’eau libre. D’abord par la géométrie, des blocs qui occupent un quart du volume et, entre deux protéines, la place pour quatre ou cinq molécules d’eau. Pas quatre ou cinq mille. Ensuite par l’observation, une pomme coupée qui ne fuit pas, un blanc d’œuf qui garde sa forme, et un gel sans membrane où une électrode mesure la même tension que dans une cellule vivante. D’où vient la charge ? Sa réponse : de l’eau. Une batterie, à l’échelle d’une cellule, et il dit ce qui la recharge : boire, le soleil, la chaleur, les jus de plantes fraîches, la terre sous les pieds. Mais la batterie, elle, est en nous. Le corps sait. C’est le mental qui est en retard.
Le geste coûte le prix d’un concombre : une tranche qui tient debout entre vos doigts, un peu de sel, dix minutes, et l’eau qui tenait se met à couler.
Sources : Alberts B. et al., « Molecular Biology of the Cell », ch. « The Chemical Components of a Cell », et Cooper G.M., « The Cell: A Molecular Approach », pour la composition cellulaire · Sender R., Fuchs S., Milo R., « Revised Estimates for the Number of Human and Bacteria Cells in the Body », « PLoS Biology » 14(8), 2016, e1002533, DOI 10.1371/journal.pbio.1002533, pour le nombre de cellules · Pollack, conférence (Ling, l’eau des cellules, le gel et l’électrode, la charge des cellules, les 99 %, ce qui recharge), « Water and the Cell » (Springer, 2006) et « Le quatrième état de l’eau » · pour le raccord, Francis Hallé, « La Relève et la Peste », 12/01/2026 (forêt de 70 000 hectares, durée du projet).

On dit que vous êtes fait à soixante pour cent d’eau. Je vous l’ai dit moi-même, il y a quelques mois.
C’est vrai. Mais c’est une façon de compter qui écrase tout.
Soixante pour cent, c’est une masse. Or une molécule d’eau est minuscule à côté d’une protéine, des milliers de fois plus légère.
Comptez autrement. Comptez les molécules une par une, quelle que soit leur taille. Combien sont de l’eau, d’après vous ?
Gerald Pollack donne la réponse dans ses conférences. Sur cent molécules dans votre corps, il y en a plus de quatre-vingt-dix-neuf qui sont de l’eau.
Vous n’êtes pas fait de matière avec de l’eau dedans. Vous êtes fait d’eau, avec très peu de choses dedans.
Comme des soldats au garde-à-vous
La semaine dernière, je vous ai laissés avec une phrase de Gilbert Ling, l’homme qui a amené Gerald Pollack à l’eau. Dans nos cellules, l’eau n’est pas comme l’eau d’un verre.
Pollack raconte cette rencontre lui-même. À l’époque, il travaille sur tout autre chose : la contraction des muscles. Il est content, il avance. Et un jour, dans une conférence, il écoute Ling.
Ling est arrivé de Chine après la guerre. Ce qu’il dit est radical. Dans nos cellules, les molécules d’eau ne s’agitent pas au hasard : elles sont alignées, empilées les unes sur les autres. Comme des soldats au garde-à-vous.
Pollack rentre chez lui et donne un des livres de Ling à ses étudiants. Leur réponse est unanime : si ce type a raison, tout le monde a tort.
Pollack décide de changer de domaine. Seulement, il n’a pas d’argent pour étudier l’eau, il n’en a que pour les muscles. Il commence donc par écrire un livre, pour rendre les idées de Ling lisibles par tous.
Tout ce que je vous ai raconté la semaine dernière est parti de là.
Mais une eau rangée dans nos cellules, qu’est-ce que ça veut dire, concrètement ? C’est ce qu’on va voir aujourd’hui, à l’intérieur d’une cellule.
On imagine une petite poche remplie de liquide, avec des choses qui flottent dedans. Ce n’est pas ça du tout.
Dans une cellule, il n’y a presque pas d’eau libre. Je vais vous le montrer de deux façons. Et la troisième, vous la ferez vous-même, à la fin.
Quatre ou cinq molécules d’eau
Première façon : compter ce qu’il y a dans une cellule, et regarder la place que ça prend.
Dans une cellule ordinaire, les grosses molécules, protéines et ARN, sont à une concentration de l’ordre de trois cents à quatre cents grammes par litre. Dans un globule rouge, rien que l’hémoglobine, c’est trois cent cinquante.
Trois cents grammes par litre, c’est à peu près la consistance d’un sirop épais. Sauf que ce n’est pas dissous : ce sont des objets, des blocs.
Ces blocs occupent vingt à trente pour cent du volume de la cellule. Un quart, en gros.
La question devient géométrique. Si un quart du volume est occupé par des objets de cinq nanomètres de large, quelle place reste-t-il entre eux ?
Il reste environ un nanomètre et demi. Une molécule d’eau fait trois dixièmes de nanomètre.
Entre deux protéines, dans votre cellule, il y a donc la place pour quatre ou cinq molécules d’eau. Pas quatre ou cinq mille. Quatre ou cinq.
Ce cœur du liquide, cet endroit où l’eau serait tranquille et ne toucherait rien, dans une cellule, il n’existe presque pas. Chaque molécule d’eau est à deux pas d’une surface.
Ça ne fuit pas
Deuxième façon : regarder ce que ça donne.
Coupez une feuille, coupez un muscle, coupez une pomme. Ça ne fuit pas, alors que ces choses-là sont faites à soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix pour cent d’eau.
C’est tellement banal qu’on ne le voit plus. Où est passée toute cette eau ?
Un blanc d’œuf, c’est près de neuf dixièmes d’eau. Posez-le dans une assiette : il tient. Inclinez l’assiette, il garde sa forme.
Ce n’est pas de l’eau dans un sac. C’est un gel.
Le professeur Marc Henry appelait ça l’eau morphogénique, celle qui donne la forme. Sans elle, disait-il, une substance vivante perd sa forme et redevient une poudre, ou des cendres.
Et Pollack va plus loin, avec ce même blanc d’œuf. L’intérieur d’une cellule, dit-il, c’est un gel, comme un blanc d’œuf cru. Prenez un gel comme celui-là, sans membrane, sans pompe, sans rien de ce qu’on appelle une cellule. Plantez-y une électrode.
Vous mesurez la même tension que dans une cellule vivante.
D’où vient la charge ?
Toutes nos cellules sont chargées négativement. Ça, c’est dans tous les manuels.
Les manuels l’expliquent par la membrane : des pompes qui font entrer certains ions et en font sortir d’autres, et des canaux qui ne laissent passer que les uns ou les autres. Une petite machinerie, à la surface.
Pollack, lui, regarde à l’intérieur. Si un gel sans membrane donne la même tension, d’où vient la charge ?
Sa réponse : de l’eau. Une cellule est pleine d’eau organisée contre ses surfaces, et cette eau-là, on l’a vu la semaine dernière, est chargée négativement. Une cellule pleine de cette eau, c’est une cellule chargée.
Vous vous souvenez de la batterie ? Celle qui se recharge à la lumière et à la chaleur, le long des vaisseaux ?
La voilà, à l’échelle d’une cellule. Vous en avez à peu près trente mille milliards.
Est-ce qu’il faut attendre que tout le monde soit d’accord pour le voir ? Je ne crois pas.
Quatre ou cinq molécules d’eau entre deux protéines, ce n’est ni une théorie ni une hypothèse. C’est de la géométrie. Une eau qui n’a jamais plus de quelques molécules d’épaisseur avant de toucher quelque chose, ce n’est plus un liquide dans lequel des choses baignent.
C’est autre chose. On n’a pas encore de bon mot pour le dire. Mais on en est fait.
Une batterie, ça se recharge
Une batterie, ça se recharge. Avec quoi ?
Pollack en donne une liste, dans ses livres et dans ses conférences. Je vous la donne comme il la donne : c’est la parole d’un chercheur qui y a passé sa vie, pas une ordonnance.
D’abord, boire. L’eau qu’on boit, dit-il, c’est la matière première. Une partie repart, et une autre devient cette eau organisée.
Ensuite, le soleil. À peu près la moitié de l’énergie du soleil qui arrive jusqu’à nous, c’est de l’infrarouge. De la chaleur. Exactement ce qui recharge la batterie.
La chaleur elle-même, celle d’un sauna par exemple. Pour lui, c’est encore de l’infrarouge.
Les jus de plantes fraîches, aussi. Quand on presse des feuilles, on boit l’eau de leurs cellules, déjà organisée.
Et puis la terre. Elle est chargée négativement, rappelle-t-il. Marcher pieds nus sur une plage, c’est se mettre au contact de cette charge, et d’après lui elle aussi construit cette eau.
Vous remarquez ? Rien de tout ça ne coûte grand-chose. De l’eau, du soleil, de la chaleur, des plantes, la terre sous les pieds.
Mais ce ne sont que des appuis. La batterie, elle, est en nous.
C’est ce que tout ça me dit, à moi. L’essentiel vient de l’intérieur, pas de l’extérieur.
On nous a appris l’inverse. Notre culture occidentale nous pousse à chercher dehors ce qui nous manque. Or regardez comment ça marche : tout part du centre, pour aller vers l’extérieur. Et nos petites batteries n’y font pas exception.
Nous avons tout en nous. C’est pour ça qu’il est important de prendre soin de nos eaux intérieures.
La chaleur, d’ailleurs, vous l’aviez déjà entre vos deux paumes la semaine dernière. Elle venait de vous.
Le corps sait
Alors, ce qui reste.
Plus de quatre-vingt-dix-neuf de vos molécules sur cent sont de l’eau. Et cette eau-là n’est pas rangée dans un coin de vous : elle est le milieu où tout se passe, à quelques molécules de chaque surface, en permanence.
Ce que je trouve vertigineux, c’est que votre corps fait tout ça sans vous. Il n’attend pas que vous compreniez. Il tient la forme, il retient l’eau, il la laisse partir au bon endroit, il se recharge, il recommence. Depuis le premier jour, et sans jamais vous demander votre avis.
Le corps sait. C’est le mental qui est en retard.
On a commencé cette saison devant un torrent, avec un garde-forestier qui regardait une truite. On arrive à quatre molécules d’une protéine, quelque part à l’intérieur de vous.
C’est la même eau. Elle n’a pas changé de nature en entrant.
Le geste
Le prix d’un concombre.
Le geste de cette semaine coûte le prix d’un concombre.
Prenez un instant pour vous centrer. Une profonde respiration.
Coupez une tranche de concombre, ou de tomate. Elle est faite à plus de quatre-vingt-quinze pour cent d’eau, et elle tient debout entre vos doigts. Vous pouvez la poser, la retourner : elle ne coule pas.
Maintenant, salez-la. Attendez dix minutes.
Et là, l’eau sort. Elle perle, elle s’accumule dans l’assiette.
Vous n’avez rien pressé, rien chauffé, rien cassé. Vous avez juste changé ce qu’il y a autour, et l’eau qui tenait s’est mise à couler.
Regardez-la bien, cette eau dans l’assiette. Il y a dix minutes, elle tenait une forme.
Ce qui suit
La semaine prochaine, je vous propose autre chose.
Plus long, sans règles, et sur un sujet que je ne sais plus séparer de l’eau.
Un arbre n’a pas de cœur. Et pourtant l’eau y monte, à des dizaines de mètres.
Un botaniste mort le 31 décembre dernier. Une forêt de soixante-dix mille hectares qui n’existe pas encore. Et sept cents ans.
La forêt – à paraître
Les sources
- Composition cellulaire : Alberts B. et al., « Molecular Biology of the Cell », ch. « The Chemical Components of a Cell » · Cooper G.M., « The Cell: A Molecular Approach ».
- L’encombrement : Ellis R.J., « Macromolecular crowding: obvious but underappreciated », « Trends in Biochemical Sciences » 26(10), 2001, p. 597-604, DOI 10.1016/S0968-0004(01)01938-7. De 300 à 400 g/L de protéines et d’ARN, l’hémoglobine vers 350 g/L, et verbatim : « cellular interiors are 20–30% volume-occupied by macromolecules ».
- Le nombre de cellules : Sender R., Fuchs S., Milo R., « Revised Estimates for the Number of Human and Bacteria Cells in the Body », « PLoS Biology » 14(8), 2016, e1002533, DOI 10.1371/journal.pbio.1002533 : 3,0 × 10¹³ cellules humaines pour l’homme de référence de 70 kg.
- Pollack : conférence https://www.youtube.com/watch?v=GhGweUse7m0 (Ling, l’eau des cellules, le gel et l’électrode, la charge des cellules, les 99 %, ce qui recharge) · « Water and the Cell » (Springer, 2006) · « Le quatrième état de l’eau ».
- Marc Henry (1957-2025, chimiste, université de Strasbourg) : l’eau morphogénique, « c’est l’eau qui donne la forme à la matière vivante ; en l’absence d’eau, une substance perd sa forme et redevient une poudre ou des cendres ».
- Le raccord, Francis Hallé : décès le 31 décembre 2025, à 87 ans (dépêche AFP du 02/01/2026, d’après le communiqué de l’association Francis Hallé) ; « La Relève et la Peste », 12/01/2026, https://lareleveetlapeste.fr/francis-halle-est-mort-mais-son-reve-continue-faire-renaitre-une-foret-primaire-de-70-000-ha/ (forêt de 70 000 hectares, durée du projet).
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