l’eau vivante · 25 octobre 2026

Donner sans s’épuiser : une rivière a besoin de ses rives

Si vous vous sentez vide après avoir beaucoup donné, ce n’est pas le don qui épuise. C’est de donner sans forme. Une rivière a besoin de ses rives.

Un petit ruisseau descend en cascades entre des rochers couverts de mousse, au milieu des feuilles rouges de l’automne.
Yannick Mytae, avril 2025

Vous connaissez peut-être cette fatigue-là. Une journée où vous avez beaucoup écouté, beaucoup aidé, porté quelqu’un qui en avait besoin. Le soir, vous êtes vide. Et une petite voix vous explique pourquoi : vous avez trop donné.

Cette voix, nous l’avons tous apprise. Elle vient d’un monde où ce que l’un gagne, l’autre le perd. Si je vous donne de mon énergie, il m’en reste moins. Si vous en recevez, c’est que je m’en suis privé. Dans ce monde-là, donner, c’est forcément s’amoindrir.

Et si c’était faux ? Pas tout à fait faux, mais assez pour changer la manière dont on donne.

Cent personnes autour d’une fontaine

En octobre 2023, on m’a demandé d’ouvrir un événement par un rituel. Au centre de la salle se tenait un prototype de fontaine, que j’avais conçu sur le modèle du cœur, qui mettait l’eau en vortex. Une centaine de personnes l’entouraient. Nous avons formé deux cercles, l’un dans l’autre, main dans la main. Les deux cercles tournaient en sens opposés, pendant qu’un musicien jouait en direct. La consigne tenait en une phrase : offrir à l’eau un peu d’attention et d’intention positive.

Chacun a envoyé un fragment d’amour et d’attention qui le représentait. Un centième, à peu près. Et presque aussitôt, chacun a reçu ce que le groupe entier envoyait. Pas un centième en retour. Tout.

Je donne un centième, et je reçois toute l’énergie du groupe, à pleine puissance. Personne n’est sorti de ce cercle plus pauvre qu’il n’y était entré. C’est une forme d’abondance naturelle, et elle ne suit pas les règles de la comptabilité.

Ce qui ne s’use pas

Ce que j’ai vécu ce jour-là, l’eau me le montre sans cesse : rien n’est à sens unique. C’est une croyance humaine. On donne et on reçoit en même temps. L’échange n’est pas une transaction, où l’un paie pendant que l’autre encaisse. Il est simultané.

Ce que je reçois n’a pas été pris aux autres. D’autres ont pu le recevoir au même moment. Et quand j’offre au monde ma lumière, elle ne m’amoindrit pas, ce n’est pas au détriment de qui je suis. Quand je parle de l’eau avec passion, mon corps tout entier passe en émission, et je n’en sors pas vidé. Vous avez sûrement vécu cela aussi : une conversation dont vous êtes sorti plus vivant qu’avant, alors que vous y aviez tout mis.

En écrivant La luminescence de l’eau, j’ai appris de l’eau quelque chose qui m’a profondément changé. Quand nous pratiquons la syntonisation, quand nous nous mettons à l’unisson de l’eau, nous ouvrons notre cœur. L’énergie circule alors dans les deux sens, en proportion égale. Je donne autant que je reçois, à chaque instant. Et dans une expérience de groupe comme celle des deux cercles, je reçois même davantage.

Alors d’où vient la fatigue du soir ?

Je crois qu’elle vient des échanges tirés par autre chose que le don. L’ego qui veut être reconnu, la peur de décevoir, l’attente d’un retour. Ce sont eux qui nous laissent « vidés » ou « en dette ». Pas le fait de donner.

Peut-être que tout cela vous paraît utopiste. Certains pensent que je vis dans un monde de bisounours, et je les comprends. Mais l’eau fait cela sous nos yeux, tous les jours. Elle ne juge pas. Elle ne retient pas. Elle coule. Elle nettoie ce qui est impur sans devenir impure elle-même.

Faut-il alors se fermer pour se protéger ? Non. Fermer son cœur, c’est l’atrophier, et cette atrophie est à double sens. Je m’atrophie moi, en me bloquant à ce qui est, et j’atrophie le monde en n’offrant pas ma lumière.

Une rivière sans rives

Il y a pourtant une limite, et elle mérite qu’on la regarde en face.

Pensez à quelqu’un qui accompagne les autres. Un soignant, un thérapeute, un parent, un ami sur qui l’on compte. Il accueille tout ce qu’on lui confie : la peine, la colère, la peur. Il donne sans compter, et peu à peu il ne sait plus ce qui est à lui et ce qui est aux autres. Il croit donner de sa présence. En réalité, il donne sa forme.

Celui-là a confondu aimer et se dissoudre. L’empathie sans limite n’est pas la plus haute des générosités : c’est une noyade lente, la sienne.

Qu’est-ce qui, au juste, s’est épuisé chez lui ? Il y a ce qui nous traverse : l’attention, la présence, la joie, l’élan. Cela se donne et revient, comme dans le cercle. Et il y a ce qui nous constitue : notre temps, notre corps, la forme que nous avons. Cela se donne aussi, mais cela s’use.

On croit souvent que poser une limite, c’est se fermer, manquer de cœur. L’eau dit l’inverse. Une rivière sans rives n’irrigue rien : elle inonde, puis elle croupit. Ce sont les berges qui lui donnent une direction, et la force de nourrir sans tout noyer.

Les berges ne retiennent pas l’eau. Elles ne la coupent pas du paysage. Elles lui permettent d’aller quelque part.

Ce qui épuise, ce n’est donc pas de donner. C’est de donner sans forme.

Je veux être clair sur un point. La fatigue de compassion de ceux qui soignent et accompagnent est réelle, et elle demande parfois un vrai soutien, une supervision ou un accompagnement adapté. Rien de ce que je propose ici ne le remplace.

Revenir à sa rive

Un geste, pour commencer.

Entre deux rencontres, entre deux appels, entre la journée et la maison, lavez-vous les mains. Lentement. Sentez l’eau couler entre vos doigts, sa température, son poids. Laissez-la emporter ce que vous avez accueilli et qui n’est pas à vous. Puis fermez le robinet, essuyez vos mains, et revenez à votre propre rive.

Ce n’est pas vous laver de l’autre. C’est lui rendre ce qui lui appartient, et confier à l’eau ce qu’elle sait emporter.

Et le matin, avant d’accueillir l’eau des autres, gardez un temps qui ne soit qu’à vous. Quelques minutes suffisent. C’est votre berge du jour.

Des berges, non pour se couper : pour durer.

Et vous, où sont vos berges ?

À côté

Ne me croyez pas sur parole. Lisez, doutez, testez.

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