l’eau potable · 1 novembre 2026

On ne trouve que ce que l’on cherche : ce que le silence d’une analyse d’eau veut dire

Une case vide sur un bulletin d’analyse ne veut pas dire que la substance est absente de l’eau. Elle veut dire qu’on ne l’a pas cherchée, pas encore, ou pas assez finement. Apprendre à lire ce silence.

Une colonie de minuscules champignons blancs aux chapeaux striés, dressés sur de longs pieds fins dans la mousse. Quatre sont nets au premier plan, tous les autres se fondent dans le flou.
Maude Mytae, septembre 2026

Sur votre prochain bulletin d’analyse, il y aura peut-être une ligne que vous n’aviez jamais vue. « PFAS. » Vingt substances, une somme, une limite. L’an dernier, elle n’y était pas.

Alors une question vient, et elle est légitime. Avant, il n’y en avait pas ?

On n’en sait rien. Et c’est tout le sujet de cet article.

Le 20 septembre, je vous parlais de la liste : ce qu’une analyse cherche, combien de lignes elle compte, qui décide des pesticides. Aujourd’hui, je voudrais regarder l’autre côté de la page. Pas ce que le bulletin dit. Ce qu’il tait.

Car une case vide n’est pas une réponse. Elle peut vouloir dire trois choses très différentes, et aucune n’est « absent ».

Le jour où l’on a commencé à chercher

J’ai posé la question à mon observatoire. Il rassemble aujourd’hui 40 745 bulletins complets, dans 3 307 communes de trente-trois départements, de 2016 à mai 2026.

Avant le 21 septembre 2022, aucun de ces bulletins ne porte de ligne PFAS. Pas un seul. En 2022, on en trouve 7 sur 4 435. En 2025, un peu moins d’un sur trois. Sur les cinq premiers mois de 2026, neuf sur dix.

L’eau a-t-elle changé à l’automne 2022 ? Non. Ces molécules sont connues depuis des décennies. Ce qui a changé, c’est le regard.

La directive européenne de 2020 le dit noir sur blanc : jusqu’au 12 janvier 2026, les fournisseurs d’eau ne sont pas dans l’obligation de surveiller les PFAS. En France, la recherche d’au moins vingt d’entre eux est devenue obligatoire au 1er janvier 2026.

Pendant toutes ces années, l’eau a été déclarée conforme. Elle l’était, au regard de ce qu’on avait cherché. Et l’eau que vous buviez hier, jugée potable, peut être jugée autrement demain, sans avoir changé d’une goutte. C’est la norme qui la rattrape, pas l’eau qui se dégrade.

Voilà le premier silence : on ne l’avait pas encore cherché.

Ce qu’on ne cherche toujours pas

Le deuxième silence est plus discret, parce qu’il ne laisse aucune trace. Pas de case vide. Pas de ligne du tout.

Les résidus de médicaments, par exemple. Antidépresseurs, anti-inflammatoires, hormones de synthèse : nos rejets finissent dans les rivières, et nos stations d’épuration n’ont pas été conçues pour les arrêter. Combien de lignes leur réserve votre bulletin ? Aucune. La directive européenne ne leur fixe aucune limite.

Mais l’Europe y pense, non ? Oui. L’article 13 de cette directive prévoit une « liste de vigilance » pour ce qui inquiète sans être encore réglementé, et il cite lui-même les produits pharmaceutiques, les perturbateurs endocriniens et les microplastiques. Cette liste, au 2 novembre 2026, compte deux substances. Une hormone, l’estradiol, et un composé industriel, le nonylphénol. Rien d’autre, depuis 2022.

Pour les microplastiques, l’Europe a adopté en 2024 une méthode pour les mesurer. Une méthode, pas une obligation de les chercher.

Il y a aussi les métabolites, ces fragments que laisse un pesticide en se dégradant dans le sol. Pendant des années, on a contrôlé la molécule de départ, qui n’y était plus, sans chercher ses produits de dégradation, qui étaient partout. Une substance peut ainsi sembler disparaître d’une analyse : en réalité, elle s’est redistribuée en une cascade de sous-produits que personne ne regarde. Invisible à l’analyse ne veut pas dire inexistant. Toute la rigueur tient dans cette différence.

Le piège du zéro

Le troisième silence est le plus trompeur, parce qu’il ressemble à une réponse.

Prenez cette ligne, lue sur un bulletin : « somme des 20 PFAS : inférieure à 0,044 microgramme par litre ». On a envie de lire zéro. Le bulletin ne dit pas zéro. Il dit : en dessous de 44 nanogrammes par litre, nous ne savons pas.

Ce « inférieur à » est la limite de ce que l’appareil a bien voulu voir. Il peut y avoir 40 nanogrammes, ou 4, ou rien. Le laboratoire ne le dit pas, parce qu’il ne peut pas le dire.

Alors un « inférieur à » n’est jamais un zéro. C’est un seuil de vue.

Même eau, autre jour

Il y a une dernière chose qui m’a frappé dans les données. On imagine volontiers qu’une analyse, c’est une analyse. Qu’elle cherche la même chose à chaque fois.

Au Castellet, dans le Var, le réservoir du village a été analysé trois fois en 2024. En mars, 247 paramètres. Début avril, 672. En octobre, 247. C’est un cas extrême, je l’ai choisi pour cela. Mais il montre bien ce qui se joue : la même eau, et pas du tout la même question posée.

Depuis le 1er janvier 2026, les pesticides et les PFAS ne sont recherchés que dans l’analyse complète, celle que l’arrêté appelle « B ». Et dans les plus petites distributions, celles qui servent moins de dix mètres cubes par jour, l’arrêté ne l’impose qu’une fois tous les dix ans.

Une fois tous les dix ans. Le reste du temps, sur ces deux familles, le bulletin se tait. Une eau paraît d’autant plus propre qu’on l’a moins fouillée.

Ce que nous avons choisi de regarder

Je ne fais de procès à personne. Une liste finie est une nécessité pratique : on ne peut pas tout chercher, partout, tout le temps. Ce qui se discute, c’est ce qu’on en conclut. Ce que l’on ne cherche pas est réputé absent. Et c’est là que la confiance devient une illusion.

Je crois que c’est vrai bien au-delà des analyses. De l’eau, nous ne connaissons que les fragments que nous avons choisi de regarder. Des molécules, des seuils, des lignes. Le reste n’entre pas dans le bulletin, et ce n’est pas une raison pour qu’il n’existe pas.

Lire ce qui n’y est pas

Un geste, pour commencer. Ouvrez votre dernier bulletin, celui de votre commune. Mais cette fois, ne regardez pas d’abord les résultats. Regardez ce qui manque.

Y a-t-il une ligne PFAS ? Des pesticides ? Des métabolites ? Combien de lignes en tout ? Et quand une case dit « inférieur à », à combien ?

Puis comparez avec une analyse d’il y a deux ou trois ans. Vous y verrez peut-être apparaître ce qu’on a commencé à chercher.

Votre analyse est publique, commune par commune, sur l’observatoire de la potabilité.

Et vous, savez-vous ce que votre eau n’a jamais été invitée à dire ?

Aller plus loin

Si vous voulez le faire avec moi, je vous propose un rendez-vous individuel sur votre eau. On lit ensemble votre analyse, ce qu’elle cherche et ce qu’elle tait, votre filtration, ce qui vous questionne. Puis je vous remets un dossier de préconisations écrit.

Et si vous accompagnez déjà des personnes, naturopathe ou praticien, tous ces sujets sont au programme de la masterclass Intégrer l’eau vivante dans sa pratique, que je donne cet hiver avec le C.E.N.A. – École Masson. Neuf séances à distance et en direct, du 28 novembre 2026 au 30 janvier 2027, de la lecture critique d’une analyse jusqu’à l’eau comme support de soin.

Les sources

  • Directive (UE) 2020/2184 du 16 décembre 2020, article 13, article 25 et annexes I et III.
  • Décision d’exécution (UE) 2022/679 du 19 janvier 2022, liste de vigilance.
  • Décision déléguée (UE) 2024/1441, méthode de mesure des microplastiques.
  • Arrêté du 11 janvier 2007 relatif au programme de prélèvements et d’analyses du contrôle sanitaire, modifié par l’arrêté du 30 décembre 2022, annexes I et II en vigueur depuis le 1er janvier 2026.
  • Arrêté du 11 janvier 2007 relatif aux limites et références de qualité, modifié par l’arrêté du 30 décembre 2022, annexe I.
  • Observatoire de la potabilité, 40 745 bulletins complets, 33 départements, 2016 à mai 2026, requêtes du 2 novembre 2026.
  • Le fil de l’eau, chapitres 3, 18, 19 et 20.

Ne me croyez pas sur parole. Lisez, doutez, testez.

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