l’eau vivante · 18 octobre 2026

Aller voir l’eau libre

Se ressourcer au bord de l’eau, c’est d’abord n’avoir rien à faire pour elle. La rosée, une rivière, un lac : trois façons d’aller voir l’eau libre.

Une plage de sable aux herbes sèches au petit matin, dans le nord de la Suède : la mer calme jusqu’à l’horizon sous un soleil voilé, des sapins sombres sur la gauche.
Maude Mytae, octobre 2026

Vous avez sans doute un souvenir comme celui-là. Un après-midi au bord d’une rivière ou d’un lac, où vous étiez venu pour une raison précise : pique-niquer, marcher, accompagner quelqu’un. Et à un moment, sans l’avoir décidé, vous avez cessé de penser.

Combien de temps ? Vous ne savez plus, vous regardiez l’eau passer.

À ce moment-là, personne ne pense « ressource ». Personne ne se demande si elle est potable, combien de mètres cubes passent à la seconde, ce qu’on pourrait bien en tirer. On est là, elle aussi, et cela suffit.

C’est de cette eau-là que je veux vous parler : l’eau libre.

Qu’est-ce que j’appelle l’eau libre ? C’est l’eau dont personne n’a pris la charge, celle qui n’est ni captée, ni stockée, ni traitée, ni mise en tuyau. Libre au sens plein, comme on le dit d’un être. Personne ne lui assigne de chemin, de vitesse ni de destination. Elle suit son propre cycle : elle tombe, ruisselle, se pose quelque part, puis repart dans l’air.

Qui décide où va cette eau ?

Elle, ou nous ? On croit volontiers que c’est nous. Mais pour la retenir, la pousser, la faire monter dans les étages, il faut des barrages, des pompes, des kilomètres de tuyaux, et une énergie considérable dépensée jour et nuit. Diriger l’eau n’est possible qu’au prix de cet effort. Dès qu’on le relâche, elle reprend son chemin.

Au fond, est libre toute eau qui n’a pas été façonnée par la main de l’homme. La rosée, la pluie et la brume le sont, comme la source, le ruisseau et la rivière. L’étang, la mer et le lac naturel le sont aussi, et même la flaque au bord du chemin. Le lac de retenue d’un barrage, lui, ne l’est pas : il a beau ressembler à un lac, quelqu’un a décidé de sa forme et de son niveau.

L’eau du robinet ne l’est pas, celle de la bouteille non plus. Quant à celle que je soigne chez moi, filtrée, dynamisée, posée dans une carafe, elle ne l’est pas davantage. Elle est bien traitée, mais c’est moi qui en ai la charge.

Un mot, pour éviter la confusion. En natation, « l’eau libre » désigne une épreuve où l’on nage en mer ou en lac, contre le chronomètre. En physique et en biologie, on parle aussi d’eau libre, par opposition à l’eau liée, celle que la matière retient. Ce n’est ni l’un ni l’autre ici : on ne fait pas de chronomètre, et on ne fait pas de science aujourd’hui.

Rien à faire, et c’est pour ça qu’on y va

Nous avons pris l’habitude d’agir sur l’eau. La capter, la traiter, la filtrer, la mesurer, la contrôler. Ces gestes ont leur place, et je ne les renie pas. Mais ils ont un point commun : ils font tous de nous les gestionnaires de l’eau.

Devant une rivière, ce rôle tombe de lui-même. Il n’y a rien à filtrer, ni à dynamiser, puisqu’elle le fait toute seule depuis bien avant nous. Il n’y a rien à mesurer non plus. Alors que reste-t-il à faire ? Rien.

J’ai longtemps cherché du côté de la technique. Mais finalement, le filtre le plus puissant que je connaisse n’est pas fait de charbon : c’est la conscience. L’eau libre est l’endroit où cela devient simple, parce qu’il ne reste plus que sa présence et la nôtre. On cesse alors de demander ce que l’eau peut faire pour nous, et l’on commence à se demander qui elle est.

Il y a trois manières d’aller la voir, de la plus légère à la plus entière.

Effleurer. La rosée du matin sur l’herbe est l’eau la plus discrète qui soit. Elle se dépose la nuit, sans bruit, et disparaît au premier soleil. Marcher pieds nus dans la rosée, quelques minutes, suffit. Le froid surprend d’abord, puis on ne pense plus qu’à ses pieds, et c’est déjà beaucoup.

Côtoyer. S’asseoir au bord d’une rivière, la regarder, l’écouter. Elle passe et l’on reste, sans rien avoir à lui demander.

Pour une fois, la science a mesuré ce que nous ne mesurons pas. En 2021, une équipe de chercheurs a rassemblé les études consacrées aux effets des sons naturels sur la santé. Entre les chants d’oiseaux, les sons d’eau et les ambiances mêlées, ce sont les sons d’eau qui avaient le plus d’effet sur la santé et les émotions positives. Le corps, lui, le savait déjà.

S’immerger. Quand on nage en eau naturelle, on n’est plus devant l’eau, on est dedans. Elle nous porte, nous entoure, décide de la température à notre place. On ne la tient plus : c’est elle qui nous tient.

Il en tombe sur nous plus souvent qu’on ne le croit

Pourquoi le fait-on si peu ?

On pense d’abord au manque de temps, mais ce n’est pas la vraie raison. Nous allons souvent dans la nature, seulement nous y allons avec un téléphone, une montre et un objectif de kilomètres. Nous y emmenons la performance, et l’eau devient un décor qu’on traverse.

Il y a aussi le regard des autres. Enlever ses chaussures dans un parc ou s’asseoir sans rien faire au bord d’un canal, on s’y sent vite ridicule. C’est peut-être là le plus grand défi : s’autoriser à paraître fou pour le mental, tout en restant parfaitement sain pour le corps.

Et si la première rivière est à une heure de route ? L’eau libre n’est pas réservée à ceux qui vivent à la campagne. S’il pleut, sortez cinq minutes sans parapluie et sentez la pluie sur votre visage. Elle vient de traverser le ciel, et personne ne l’a captée. Une flaque après l’averse, l’herbe d’un parc encore mouillée au petit matin : tout cela compte.

Je ne vous donne pas de méthode, parce qu’il n’y en a pas. Allez voir l’eau libre une fois cette semaine, que ce soit la rosée, une rivière ou la pluie. Restez-y dix minutes sans rien faire, et regardez ce qui se passe en vous.

Rien de ce que je partage ici ne vaut tant que vous ne l’avez pas éprouvé vous-même.

Les sources

  • R. T. Buxton, A. L. Pearson, C. Allou, K. Fristrup, G. Wittemyer, « A synthesis of health benefits of natural sounds and their distribution in national parks », PNAS, vol. 118, n° 14, 2021, e2013097118.

À côté

Ne me croyez pas sur parole. Lisez, doutez, testez.

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