l’eau vivante · 11 octobre 2026
La conduite forcée : changer de vie, apprivoiser sa liberté
Changer de vie, c’est d’abord voir la conduite forcée dans laquelle on avance. Une villa, une roulotte, une fuite d’eau, et une liberté qui s’apprivoise.

La fuite
Je regarde souvent l’eau. Un torrent en montagne, une sortie de barrage, la pluie qui dévale une pente. Sa puissance, quand elle est libérée, me fascine.
Mais rien ne me parle autant qu’une fuite.
Une canalisation cède, et l’eau jaillit. Elle se tord, éclate en gerbes, reprend une autre forme que celle qu’on lui avait imposée. On ne peut rien faire. On ne peut qu’être spectateur.
Avant d’en arriver là, elle a fait un long trajet. Elle a attendu, immobile, dans un réservoir ou un château d’eau, des heures et parfois des jours. On l’a poussée dans des tuyaux en ligne droite, avec des coudes à angle droit. On l’a pompée, mise sous pression, pour qu’elle monte dans les étages et jaillisse dès qu’on tourne le robinet. Elle arrive conforme, administrativement « potable », comme je l’écrivais dans Le fil de l’eau. Mais vivante ?
Le tuyau qui amène l’eau sous pression jusqu’aux turbines d’un barrage porte un nom. On l’appelle une conduite forcée.
J’en ai connu une.
Monsieur et madame Tout-le-monde
Avec Maude, nous avions une villa, deux enfants, un chien et un monospace. J’étais un jeune cadre commercial, sur la route plusieurs jours par semaine. Nous étions monsieur et madame Tout-le-monde, et nous ne nous en rendions même pas compte.
Un peu d’argent, une perspective de carrière. Mais pour quoi ? Être absent, loin de ma famille, de mes enfants. Profiter péniblement de deux jours par semaine, et de quelques jours de vacances. Dire à mes enfants : je fais ça pour vous ?
Non. Ça n’avait pas de sens.
Personne ne nous y avait forcés, et c’est bien le plus troublant. Le moule n’a pas besoin de pousser fort quand on s’y glisse soi-même. On avance dans le tuyau, on prend les coudes à angle droit, et la pression monte sans qu’on sache d’où elle vient.
C’est là qu’a commencé notre bascule. En 2012, nous avons décidé de tout quitter et de changer de vie : partir vivre en roulotte, tractée par deux chevaux de trait. Le tout presque sans argent : nous avions 80 euros par mois.
Il nous a fallu neuf mois pour nous préparer. Et un jour, nous nous sommes dit avec Maude : « De toute façon, on ne sera jamais prêts. Alors mettons une date, et partons. Partons vendredi prochain à 8 h. »
Nous sommes partis à 14 h.
C’était le vendredi 19 avril 2013. Nous avons fait quatre kilomètres, que nous connaissions déjà. L’étape était tracée. Mais le départ, lui, était réel, et unique. Ce jour-là, nous avons senti, littéralement, des chaînes se briser en nous. C’était un sentiment incroyable et unique. Je ne crois pas avoir vécu quelque chose d’aussi unique depuis.
La liberté s’apprivoise
On croit que la liberté, c’est la fuite qui jaillit. Ce n’en est que le premier instant. Ensuite tout arrive en même temps, le débit, les tourbillons, les chutes, et on ne sait plus très bien quoi faire de cette énergie.
La liberté, ça s’apprivoise. Et son corollaire, c’est la responsabilité.
Plus je suis responsable de ma vie, plus j’en suis libre. C’est comme ça que nous avons canalisé nos énergies, Maude et moi, et que nous sommes devenus de plus en plus libres.
Quand il nous arrivait quelque chose, même venu de l’extérieur, nous en étions responsables. Responsables des choix qui nous avaient menés jusque-là. Responsables de la manière dont nous réagissions. Responsables des choix que nous pouvions faire ensuite. Et sur chacun de ces trois points, j’ai un moyen d’agir.
Responsable, ce n’est pas coupable. La culpabilité regarde en arrière et nous fige. La responsabilité, elle, cherche le moyen d’agir.
Devant chaque chose qui nous arrive, nous pouvons avoir plusieurs attitudes. Nous pouvons paniquer, rester figés, faire l’autruche, nous agiter dans tous les sens. Nous ne sommes pas maîtres de la fuite. Mais nous sommes maîtres de notre réaction face à la fuite.
Une conduite, au fond, n’est pas le problème. Nous aussi, nous avons canalisé notre énergie. Le problème, c’est quand la conduite est forcée, et qu’on ne sait plus qui l’a posée.
Ce matin, en Suède, je suis allé chercher mon eau dans un lac, à deux kilomètres de mon campement, les bidons fixés sur mon vélo. Je suis toujours en mouvement, alors je vais la chercher là où elle est. J’en profite pour la regarder, et pour m’émerveiller des paysages. L’eau était très fraîche, l’air aussi. J’aime ce moment.
Je ne vous demande pas d’en faire autant. Mais la prochaine fois que vous ouvrirez votre robinet, regardez-la couler un instant. Quel trajet a-t-elle fait pour arriver jusqu’à vous ? Et vous, quelle conduite avez-vous acceptée sans la voir ?
C’est la conscience qui ouvre les limites.
Les sources
- Le fil de l’eau, chapitre 4 : l’eau morte, la perte de vitalité.
À côté
Ne me croyez pas sur parole. Lisez, doutez, testez.
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